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Cpanel

Etude de cas Johanna Zeylstra

Dépressif-angoissé

Marie présentée par Johanna Zeylstra,

Analyste Psycho Somato Energéticienne, Thérapeute de l’Institut Somapsy.

 

Tout ira bien si l’on réussit à faire adhérer l’esprit au corps,

à ce que rien de l’esprit n’échappe au corps,

François Roustang.

 

Marie arrive en thérapie avec un corps à la traine(en écrivant ceci, le souvenir me revient que, au cours des dernières séances elle a évoqué un de ses cousins, âgés de quatre ans, victime d’un accident, mort trainé par une voiture). Elle situe ses problèmes « dans sa tête », le corps, lui, va et ne dit rien. Les sistims de la bouche sont vécus comme une torture ; ceux des yeux, avec la lampe, comme une agression violente (coups de poignard ; coups de couteau). Enfouie sous sa couverture, elle est frileuse, blottie, immobile. Ce corps que nous savons mémoire, se montre amnésique. Docile, il fait silence. Et s’il a quelque chose à dire, c’est seulement pour indiquer qu’il est coupé en deux, divisé entre un coté gauche et un coté droit, qui semblent à jamais disjoints. La plainte avec laquelle Marie arrive en thérapie est la dépendance affective. Elle ne se conçoit pas vivante hors d’une situation d’étayage. Seule, dit-elle, elle ne s’alimenterait pas, se laisserait mourir. Dès le premier sistim où les mains du thérapeute, placées sur les oreilles, ramènent à des sensations utérines, surgit chez elle une aspiration à la gémellité. « Je voudrais une jumelle. J’ai du mal à accepter qu’on naisse seul ». « Je voudrais tout le temps être deux pour tout faire ». Nostalgie de ce premier autre qu’est le placenta ? Avec le recul, en tous cas, cette aspiration à être deux – à être double – me parait constituer déjà une amorce de sortie de la situation de dépendance. Et un premier pas, à travers cet autre imaginaire investit d’une fonction de miroir, vers la constitution d’une identité propre – hors situation d’étayage.

Le chemin sera long et souvent douloureux. Durant les deux premières années de la thérapie, Marie ne cessera de faire le constat qu’elle ne peut vivre que «  transfusée » - qu’elle n’existe qu’à travers les autres. Elle est portée par son compagnon au point que, même en voiture, elle se sent incapable d’effectuer seule un trajet qui ne lui serait pas habituel. La dépendance étant mutuelle, le couple trouve une forme d’équilibre. Mais une amitié féminine, forte, passionnelle, est très vite douloureuse, suscite une état dépressif qui l’amène à effectuer une thérapie individuelle en APSiSE, paralèlement à un travail de groupe.

Au fil des séances, le tableau qui se dessine est celui de l’abandon. « J’ai le corps de l’abandon », dira-t-elle. Peu investie, Marie se heurte à un problème de place. « Comme si je n’avais pas le droit de vivre, comme si je n’avais pas ma place » -position « comme si » qui traduit la peur du contact de celle qui ne peut vivre ni sans ni avec l’autre.

« Ma faute, exprimera-t-elle, lacérée par une souffrance que la pratique des sistims réactualise, c’est d’être venue au monde ! »

Entourée de frères la petite fille solitaire s’efface, se tait, conforme ses jeux aux leurs, sans parvenir à partager leurs moments de rire et de « déconnade ». Son père, intelligent, doué pour l’étude, mais retenu – par faiblesse ? – dans le giron parental avait dû faire le deuil de ses rêves professionnels. Coupé dans son élan, cet homme éteint, ne protège pas, ne stimule pas, ne communique rien. « Mon père était dans la non-vie », ne cesse de répéter Marie. Elle n’a pas souvenir, enfant, que le regard paternel se soit jamais porté sur elle. Les femmes, pour le père de M., étaient toutes des « garces ». A l’exception de son épouse qui, très nettement, porte la culotte. Cette femme active, énergique – parfois colérique – est débordée, à la tête de sa famille nombreuse. Elle-même a une histoire lourde (enfant de la DDASS) et sombre dans une dépression profonde quelques années après la venue au monde de Marie. Enfant non désirée, Marie est la première fille de la fratrie à succéder à une sœur morte quinze jours après sa naissance (prématurée, cette enfant est « morte à terme », le jour où elle aurait dû naitre. L’anniversaire de ce décès correspond à l’anniversaire de naissance de Marie).

Au cours d’un séminaire de groupe, Marie a une vision de sa sœur ainée décédée. Suite à cette « apparition », elle s’attache à l’Amie et s’abîme dans une relation où l’autre devient double narcissique et support de projection idéalisante. Marie voit en l’Amie son féminin idéal. Cette amitié, d’abord considérée comme prédestinée et permettant tous les partages devient rapidement frustrante, voire persécutrice. Mais ce passage douloureux, marqué par le manque et la perte, n’en constitue pas moins, par le biais d’un investissement homo-érotique, une étape dans le processus identificatoire qui s’amorce et qui la conduira à l’altérité.

Bien plus tard, au cours de sa thérapie, Marie rêvera à cette amie, celle-ci traversant des couches et des couches de vêtements accrochés à des cintres, la précède, sortant d’une obscurité étouffante, pour la conduire à la lumière, au grand soleil. Marie se retrouve seule sur un trottoir. Bien que le rêve ait été douloureux pour elle et qu’elle l’ait associé à la séparation et à la perte, cette sortie des ténèbres apparait bien comme une métaphore de la naissance. Et marque quelque chose qui me parait être de l’ordre d’une castration structurante. Au bout d’une année de thérapie, Marie exprime qu’elle a le sentiment de cesser d’exister pour l’autre (y compris sa thérapeute) dès que l’autre ne la voit plus. Elle vit les séparations comme des phases où l’autre continue de vivre, d’avancer, et où elle-même reste en suspens, dans une attente vide. « Toute seule, dit-elle, je n’ai pas de valeur ». Comme si elle avait incorporé l’absence de regard porté sur elle, s’identifiant ainsi à un vide dont elle se sent constituée, et qui, de plus en plus, la submerge. Un moment de plaisir et d’exultation qu’elle vit seule dans la danse, par exemple, est coupé net par cette phrase qu’elle qualifie elle-même « d’assassine » et qui tombe comme un couperet : «  personne ne te regarde ».

Plus tard alors qu’elle fait la sistim dite du « poisson » qui consiste à avancer les lèvres, elle a une image d’elle-même, petite, qui dans sa famille : chacun vaque à ses occupations et a quelque chose à faire. La mère est absente de ce tableau. Ne sont présents que son père et ses frères. Elle-même est la seule à rester inemployée, sans fonction. En larmes, Marie murmure : « Cette petite fille dans l’image aimerait s’occuper sous le regard d’un autre. » Comme si, pour la première fois, elle formulait une demande d’amour. Alors que ce sistim avait longtemps été vécu comme une impossibilité à demander, justement. Pour elle avancer ainsi les lèvres, consistait à quémander, à mendier. Avec la certitude que cette demande demeurerait sans réponse-que la nourriture d’amour ne serait pas donnée. Rêvant qu’on lui avait volé son sac avec son argent et ses papiers d’identité, elle associe : « je voudrais être morte et n’exister que dans la pensée des gens ».

Une équivalence est posée entre « être morte »et « exister pour autrui (la mère) ».

Un médium, que Marie décide de consulter, accélère le processus en lui assénant : « Vous êtes votre sœur morte. » Un ostéopathe lui déclare à son tour : « Vous portez le poids de votre sœur. Vous avez son ADN et également son virus. » Personne ne lui dira : « Vous portez la culpabilité de sa mort, en l’ayant empruntée à votre maman, à vos parents ».

A partir de là, viendront les décharges somatiques. Marie avait souffert d’asthme 10 ans plus tôt, à l’occasion du décès de son père(décès survenu le lendemain de l’anniversaire de Marie, qui correspond donc également à l’anniversaire de la mort de sa sœur). Cet asthme, qui avait disparu, revient en force et la laisse à bout de souffle et parfois même au bord de l’étouffement. Une pleurésie se déclare. Elle tousse et « ronflote »-reproduisant à l’identique les symptômes qui avaient été relevés chez sa sœur avant que la maladie ne l’emporte. « Je sais maintenant comment ma sœur est morte, » affirme-t-elle alors, non sans sérénité.

Son dos devient douloureux. Des tremblements surviennent. Mais, alors même que les somatisations se déchainent, elle constate que quelque chose en elle qui était de l’ordre de la mort a disparu. « La mort, je la portais en moi, mais je crois que c’est réglé. » Marie accepte calmement ses symptômes qu’elle vit comme une forme d’évacuation.

Comme s’il lui avait fallu « incorporer » la maladie de sa sœur, pour évacuer en elle la part mortifère, celle qui faisait qu’elle restée couchée parfois des après-midis entières, dans un état de grande léthargie, habitée par la pensée de la mort.

La mort, Marie la portait triplement.

De par le deuil non fait de sa sœur – évènement dont elle avait toujours eu connaissance, mais qui lui avait été rapporté avec indifférence, comme si la perte de cet enfant avait été reléguée au rang de banalité. Alors que la mère de Marie lui confiera plus tard qu’elle pense tous les jours à sa petite fille morte, ce qui la soulage beaucoup (ma sœur n’aura pas vécu pour rien). Dans qu’elle mesure cette inversion mort/vie, présente de façon flagrante dans l’expression «  morte à terme », plane-t-elle sur les premières années de Marie ? sa mère n’était-elle pas déjà dans les prémices de la dépression sévère (avec multiples tentatives de suicide) qui se déclarera quelques années plus tard et dont elle se remettra presque du jour au lendemain en découvrant que, contrairement à ce qu’elle avait toujours cru, elle n’avait pas été abandonnée à la naissance ? A la grand-mère maternelle de Marie, en effet – femme que les séquelles d’une méningite avaient laissée intellectuellement déficiente et que l’on qualifiait de « simplette » - la famille n’avait pas voulu laisser l’enfant qu’elle portait de père inconnu. A cette maman, donc, on avait expliqué que son bébé était mort à la naissance. Alors que la petite fille qui lui était née avait été confiée à la DDASS. Pendant des années, par la suite, cette maman « simplette » avait été vue avec une poupée à la main, qu’elle promenait et berçait.

Ne faut-il pas supposer que cet autre bébé «  mort/né » - prononcé mort à la naissance – pesait de tout son poids dans l’inconscient familial ?

De par la mort par accident de son cousin de quatre ans, survenue sous les yeux de son grand-père, qui décède lui-même le jour de l’enterrement, autre culpabilité énorme.

De par la « mort psychique » de son père, cet homme qui avait baissé les bras et sombré dans ce que Marie appelle « l’aquoibonisme », ce père longtemps détesté, est omniprésent tout au long de la thérapie.

Il revient sans cesse, présent presque à chaque sistim – exaspérant, énigmatique, comme une figure qui serait porteuse d’un message à la fois essentiel et indécryptable. «  Il devait vivre une autre vie, mais dans sa tête », hasarde de Marie, au bout de quelques mois, lorsque la sistim du « chat » commence à relancer un élan vital en elle. Marie rêve que son père lui enjoint de cesser de se soucier de ce que les gens disent et d’enfiler ses chaussures. Cet homme, profondément démissionnaire, n’avait pas cherché à éveiller chez ses enfants le goût de l’étude. Il ne leur avait pas transmis non plus les ambitions professionnelles qui avaient été les siennes. Etant sans doute resté fils (avec une mère elle aussi dépressive), cet homme n’avait pas pu assumer sa fonction paternelle.

De toute la fratrie, c’est en Marie que cette double démission parentale semble avoir laissé le plus grand blanc. Dans les premiers temps de thérapie, ce sont les cotés négatifs de son père qu’elle retrouve en elle, tout en s’en défendant. Elle reconnait chez elle, sans l’accepter, une tendance à la résignation, une envie de vivre repliée, coupée du monde. Mais petit à petit, à force d’interroger les sens et les non-sens de cette vie paternelle, elle en vient à nommer l’héritage qui n’a pas été transmis et à se l’approprier activement. « J’ai hérité de son intelligence ». « J’aime la lecture, comme lui. »

Au cours de cette quête de trois années, Marie n’a eu de cesse que de traquer la vérité du désir paternel dont elle se reconnaissait comme la porteuse inconsciente. Et s’inscrit à travers ce lien dans une continuité dont elle se sentait coupée. Ainsi cessait de se poser le problème de la « place » qu’elle a pu se réapproprier par ce biais, tout en adhérant petit à petit à son histoire.

En début de thérapie, elle s’était heurtée pendant une sistim, à la vision d’un couloir avec une série de portes closes, derrière lesquelles elle ne pouvait que supposer la mort. Marie avait vécu le surgissement de ces images avec un sentiment de profond désespoir. Bien plus tard, alors qu’elle faisait la sistim que nous appelons «  tête en bas » (liée au narcissisme), elle a revécut une détresse similaire, ayant eu dans son champs de vision un tableau qui représentait une maison – avec des fenêtres closes, elle aussi. « Ce tableau me ressemble », déclare-t-elle avec une profonde tristesse. A notre rendez-vous suivant, pourtant Marie revient, euphorique, en annonçant que quelque chose s’était débloqué suite à la séance. Elle évoque un moment de plaisir où elle s’est sentie séparée, autonome. « J’aime ma souffrance, maintenant. Et même les fenêtres closes ! » Comme s’il y avait eu acceptation d’elle-même en tant qu’être fini et par conséquent séparé (fenêtres closes, espace délimité et non plus la ruine ouverte aux quatre vents dont elle avait rêvé quelque temps plus tôt !)

Elle peut désormais dormir seule sans son compagnon, ce qui auparavant lui était impossible. Plus tard, elle saura également soutenir sa fille à travers une épreuve. Elle ressent alors un grand élan d’amour pour sa fille ; élan où, dit-elle, « je me suis découverte ». Après un questionnement à son rapport à l’homme, le féminin/masculin qui n’est pas mon propos ici, Marie, au cours des dernières séances, se déclare apte (alors qu’elle se vivait inapte). Apte à aimer, à affronter les difficultés de la vie (et même l’incertitude matérielle qui la terrifiait auparavant) ; apte à changer de métier et à ne plus fonctionner en duo avec son compagnon sur le plan professionnel.

Il reste sans doute des chemins encore mal débroussaillés dans le parcours exploratoire que nous avons effectué ensemble. Prise dans le tourbillon des changements qu’elle a pu introduire dans son existence, Marie a préféré consacrer son temps et son énergie à la mise en place de ses nouvelles options de vie. Choix que sa thérapeute de groupe (ma superviseuse) et moi avons respecté et soutenu, même si le protocole des sistims n’a pas été suivi tout à fait jusqu’à la fin. Les dernières sistims, vécues comme épuisantes, n’ont pas été explorées entièrement et n’ont pas pu apporter tous leurs bénéfices (comme un état profondément jubilatoire d’acceptation de soi et sa sexualité par exemple). Mais il reste que les oripeaux d’un faux self hanté par le vide semblent avoir été abandonnés en chemin.

Ces quelques pages sont le témoignage, très fragmentaire, d’un cheminement à deux, où les sistims de l’APsySE ont permis un travail passionnant. De par les affects qu’elles réveillent, le matériel riche dont elles provoquent le surgissement, mais aussi par l’espace d’autonomie qu’elles offrent. Ces moments vécus en silence sous le regard du thérapeute sont le lieu d’une ouverture et d’une disponibilité – une aire où le sujet en thérapie, au fur et à mesure où il s’éloigne des terreurs archaïques liées aux premiers niveaux, redécouvre une dimension de jeu, de rêverie et de plaisir où s’inventer redevient possible.

Notre point de vue :

La thérapie aurait certainement pu aller plus loin. Ce qui, peut-être, n’est pas encore suffisamment élaboré, c’est la culpabilité inconsciente empruntée et agie que porte Marie. La résistance face aux dernières sistims nous semblerait être l’expression de la défense du Moi pour garder l’angoisse générée par cette culpabilité. L’angoisse est préférable, pour le sujet, au vide laissé par une culpabilité mise à jour, révélée sans que la personne y soit prête et y consente. Guérir un patient d’une lourde culpabilité est extrêmement difficile et délicat.

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