Sigmund Freud

Quelques textes de Sigmund FREUD…

L’auteur a utilisé l’écriture en italique pour marquer l’importance qu’il attachait à certains mots ou phrases ; les titres en gras comme les mots ou phrases soulignés sont de notre fait. 

« N'importe quelle partie du corps peut devenir une zone érogène »  

« Pour des motifs que nous apercevrons ultérieurement, nous prendrons comme modèle des manifestations sexuelles infantiles le suçotement (succion voluptueuse) [...]. Le suçotement, qui apparaît déjà chez le nourrisson et qui peut se poursuivre jusqu'à la maturité ou se maintenir durant toute la vie, consiste en une répétition rythmique avec la bouche (les lèvres) d'un contact de succion, dont la finalité alimentaire est exclue.
AUTOÉROTISME. Nous avons le devoir d'exa­miner minutieusement cet exemple. Relevons, comme ce qui nous paraît être le caractère le plus frappant de cette activité, que la pulsion n'est pas dirigée vers d'autres personnes; elle se satisfait dans le corps propre de l'individu, elle est autoérotique, pour employer une heu­reuse expression introduite par Havelock Ellis (1898).
Il est clair, en outre, que l'acte de l'enfant qui suçote est déterminé par la recherche d'un plai­sir déjà vécu et désormais remémoré. Dans le cas le plus simple, il trouve la satisfaction dans la succion rythmique d'un endroit de la peau ou des muqueuses. Il est également facile de deviner à quelle occasion l'enfant a fait les pre­mières expériences de ce plaisir qu'il aspire désormais à renouveler. La première et la plus vitale des activités de l'enfant, la tétée du sein maternel (ou de ses substituts), a dû déjà le familiariser avec ce plaisir. Nous dirons que les lèvres de l'enfant ont tenu le rôle d'une zone érogène, et la stimulation réalisée par l'afflux de lait chaud fut sans doute la cause de la sen­sation de plaisir. Au début, la satisfaction de la zone érogène était sans doute associée à la satis­faction du besoin alimentaire. L'activité sexuelle s'étaye tout d'abord sur une des fonctions ser­vant à la conservation de la vie et ne s'en affran­chit que plus tard. [Phrase ajoutée en 1915.] Lorsqu'on voit un enfant rassasié quitter le sein en se laissant choir en arrière et s'endormir, les joues rouges, avec un sourire bienheureux, on ne peut manquer de se dire que cette image reste le prototype de l'expression de la satis­faction sexuelle dans l'existence ultérieure. Puis le besoin de répétition de la satisfaction sexuelle se sépare du besoin de nutrition, séparation qui est inévitable au moment où les dents font leur apparition et où la nourriture n'est plus exclu­sivement tétée, mais mâchée. [...]
Le suçotement, ou succion voluptueuse, nous a permis de distinguer les trois caractères essen­tiels d'une manifestation sexuelle infantile. Celle­-ci apparaît par étayage sur une des fonctions vitales du corps, elle ne connaît encore aucun objet sexuel, est autoérotique et son but sexuel est sous la domination d'une zone érogène. Posons par anticipation que ces caractères valent également pour la plupart des autres acti­vités des pulsions sexuelles infantiles. [...]
La propriété érogène peut s'attacher de façon toute particulière à certains endroits du corps. Il y a des zones érogènes prédestinées, ainsi que le montre l'exemple du suçotement. Mais ce même exemple nous apprend aussi que n'im­porte quel autre endroit de la peau ou des muqueuses peut servir de zone érogène et doit par conséquent posséder une certaine aptitude à cela. L'induction de la sensation de plaisir dépend donc davantage de la qualité du sti­mulus que des propriétés de l'endroit du corps concerné. [...]
Une capacité de déplacement tout à fait ana­logue réapparaît plus tard dans la symptoma­tologie de l'hystérie. Dans cette névrose, le refoulement touche dans la très grande majo­rité des cas les zones génitales proprement dites, et celles-ci défèrent leur stimulabilité aux autres zones érogènes, habituellement dédaignées dans la vie adulte, qui se comportent alors tout à fait comme des parties génitales. Mais en outre, n'importe quel autre endroit du corps peut, exactement comme dans le cas du suçotement, être doté de l'excitabilité des parties génitales et élevé au rang de zone érogène. Zones éro­gènes et hystérogènes présentent les mêmes caractères ».


Sigmund Freud, « Trois essais sur la théorie sexuelle », traduction P. Koeppel, Gallimard, 1989.

« Le Moi représente la raison; le Ça a pour contenu les passions »

« Il est facile de voir que le Moi est la par­tie du Ça qui a été modifiée sous l'in­fluence directe du monde extérieur par l'intermédiaire du Pc-Cs, qu'il est en quelque sorte une continuation de la différenciation superficielle. Il s'efforce aussi de mettre en vigueur l'influence du monde extérieur sur le Ça et ses desseins, et cherche à mettre le prin­cipe de réalité à la place du principe de plaisir qui règne sans limitation dans le Ça. La per­ception joue pour le Moi le rôle qui, dans le Ça, échoit à la pulsion. Le Moi représente ce qu'on peut nommer raison et bon sens, par opposi­tion au Ça, qui a pour contenu les passions. Tout cela coïncide avec les distinctions populaires bien connues, mais n'est juste que d'une façon moyenne ou idéalement.
L'importance fonctionnelle du Moi se manifeste en ceci que, normalement, il lui revient de commander les accès à la mobi­lité. Il ressemble ainsi, dans sa relation avec le Ça, au cavalier qui doit réfréner la force supé­rieure du cheval, avec cette différence que le cavalier s'y emploie avec ses propres forces et le Moi, lui, avec des forces d'emprunt. Cette comparaison nous conduit plus loin. De même que le cavalier, s'il ne veut pas se séparer de son cheval, n'a souvent rien d'autre à faire qu'à le conduire où il veut aller, de même le Moi a coutume de transformer en action la volonté du Ça, comme si c'était la sienne propre.
Dans l'apparition du Moi et dans sa séparation d'avec le Ça, un autre facteur que l'influence du système Pc semble encore avoir joué un rôle. Le corps propre, et avant tout sa surface, est un lieu dont peuvent provenir simultané­ment des perceptions externes et internes. Il est vu comme un objet étranger, mais en même temps il livre au toucher des sensations de deux sortes, dont l'une peut être assimilée à une per­ception interne. La physiologie a suffisamment examiné la façon dont le corps propre se découpe dans le monde de la perception. Ladouleur aussi semble jouer là un rôle et la manière dont on acquiert, dans des affections douloureuses, une nouvelle connaissance de ses organes est peut-être exemplaire de la manière dont, d'une façon générale, on arrive à se représenter son propre corps.
Le Moi est avant tout un Moi corporel, il n'est pas seulement un être de surface, mais il est lui­-même la projection d'une surface. Si l'on cherche une analogie anatomique, le mieux est de l'iden­tifier avec l'« homoncule cérébral » des anato­mistes, qui se trouve dans le cortex cérébral, la tête en bas et les pieds en haut, regardantvers l'arrière et, on le sait, por­tant à gauche la zone du lan­gage. [...]
Mais une autre constatation est beaucoup plus étrange. Nous apprenons dans nos ana­lyses qu'il y a des personnes chez qui l'autocritique et la conscience morale, donc des fonctions psychiques qu'on place parmi les plus élevées, sont inconscientes et produi­sent, en tant qu'inconscientes, les effets les plus importants. Le fait que la résis­tance reste inconsciente dans l'analyse ne consti­tue donc en aucune façon une situation unique en son genre. Mais une nouvelle expérience, celle qui nous oblige, en dépit de tout notre esprit critique, à parler d'un sentiment de cul­pabilité inconscient, nous déroute beaucoup plus. Elle fait surgir de nouvelles énigmes, d'au­tant que nous entrevoyons peu à peu que ce sentiment de culpabilité inconscient joue un rôle économique décisif dans un grand nombre de névroses, et oppose à la guérison les plus solides obstacles. Pour en revenir à notre échelle de valeurs, nous devrons dire : ce n'est pas seu­lement le plus profond, mais aussi le plus élevé dans le Moi qui peut être inconscient. C'est comme si se trouvait ainsi démontré ce que nous avons dit précédemment du Moi conscient : il est avant tout un Moi-corps ».

Sigmund Freud, Essais de psychanalyse, Editions Payot.

FaLang translation system by Faboba