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Bergeret Frédérique Granjon

Dossier BORDERLINE

 

 

 

DSM-IV

Le trouble de la personnalité borderline est décrit comme « un schéma envahissant d'instabilité dans les relations interpersonnelles, de l'image de soi et des affects, également marqué par l'impulsivité commençant chez le jeune adulte et présent dans un grand nombre de contextes » (DSM-IV, axe 2). Selon le DSM-IV, il faut au moins cinq des neuf critères présents pendant un laps de temps significatif :

  • efforts effrénés pour éviter un abandon réel ou imaginé ;

  • mode de relations interpersonnelles instables et intenses caractérisées par l'alternance entre les positions extrêmes d'idéalisation excessive et de dévalorisation ;

  • perturbation de l'identité : instabilité marquée et persistante de l'image ou de la notion de soi ;

  • impulsivité dans au moins deux domaines potentiellement dommageables pour le sujet (par exemple : dépenses excessives, sexualité, toxicomanie, alcoolisme, jeu pathologique, conduite automobile dangereuse, crises de boulimie ou d'anorexie) ;

  • répétition de comportements, de gestes ou de menaces suicidaires, ou d'automutilations ;

  • instabilité affective due à une réactivité marquée de l'humeur (par exemple : dysphorie épisodique intense, irritabilité ou anxiété durant habituellement quelques heures et rarement plus de quelques jours) ;

  • sentiments chroniques de vide ;

  • colères intenses (rage) et inappropriées ou difficulté à contrôler sa colère (par exemple : fréquentes manifestations de mauvaise humeur, colère constante ou bagarres répétées, colère subite et exagérée) ;

  • survenue transitoire dans des situations de stress d'une idéation persécutoire ou de symptômes dissociatifs sévères.

En somme, le trouble de personnalité limite est principalement caractérisé par :

  • la peur du rejet et de l'abandon ;

  • l'instabilité de l'humeur ;

  • la difficulté à contrôler les pulsions, les actions, les actes ou les réactions impulsives souvent néfastes ;

  • les relations interpersonnelles instables ;

  • une difficulté avec l'intimité ;

  • une dissociation et une méfiance importante en présence de stress.

Approche phénoménologique[modifier]

« Il s'agit de gens, pour la plupart des femmes, qui ont grandi avec le sentiment de ne pas avoir reçu l'attention et l'appui qui leur reviennent. Ils en sont révoltés et ils cherchent des façons de compenser cela dans leurs relations. Ils ont des attentes élevées et, quand leurs besoins sont à nouveau abandonnés, ils y répondent avec de la colère et du désespoir. » (John Gunderson, psychiatre américain spécialiste dans la prise en charge des borderline)[19].

« Avoir une personnalité borderline n'est pas un drame en soi… car après avoir acquis une bonne conscience de ses vulnérabilités, les traits de personnalité d'hier générateurs de difficultés (trouble relationnel, chaos intense, sentiment de vide, rage, etc.) deviennent des générateurs de potentialités (intelligence émotionnelle, hypersensibilité, passion, authenticité, spontanéité, compassion, etc.). » (Pr Évens Villeneuve, chef du programme de traitement des troubles sévères de personnalité, Institut universitaire en santé mentale de Québec (CA)).

Souvent dans l'anamnèse, une carence affective (exemple : absence du père), une maltraitance, des abus sexuels (pédophilie, viols) mais ce point reste très discuté, notamment face au phénomène des faux souvenirs induits qui peuvent piéger le clinicien. Les éléments suivants, installés à l'adolescence, et de façon prolongée, pourraient évoquer une personnalité borderline mais ceci reste à étayer, entre autres au sujet de la démarcation entre normal et pathologique[20] :

  • sentiments de vide, d'ennui ;

  • sentiment d'être abandonné (peur irraisonnée de l'abandon) ;

  • dévalorisation ;

  • abus de substances (alcool, stupéfiants) ;

  • automutilations, conduites à risque (par exemple conduire en état d'ébriété, prostitution), tentatives de suicide ;

  • carence narcissique;

  • difficulté à identifier et à réguler ses émotions (cyclothymie) ;

  • trouble du comportement alimentaire (anorexie, boulimie) ;

  • sexualité chaotique ;

  • insomnie chronique ;

  • tendance à la manipulation .

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Dans Psychologie Pathologique, Jean Bergeret souligne que le terme de Border-lines fut employé pour la première fois par V W EISENSTEIN en 1949, mais l’évidence de tableaux cliniques ne correspondant ni à la lignée psychotique classique, ni à la lignée névrotique classique apparue bien avant cette date aux psychiatres ; dès 1883 avec les formes atténuées de Schizophrénie » de Kraepelin et 1885 avec l’Héboïdophrénie de KAHLBAUM.

 

S FREUD est parti de sa définition du conflit névrotique (psychonévroses de transfert) pour établir peu à peu des distinctions entre les différentes catégories non névrotiques. L’introduction du concept de Narcissisme, la mise en relief du rôle de l’Idéal du Moi, la description du choix d’objet anaclitique, la découverte du rôle joué par les frustrations affectives de l’enfant amènent S Freud à reconnaître en 1931 l’existence d’un type libidinal « narcissique » sans Surmoi complètement constitué, où l’essentiel du conflit postoedipien ne se situe dans une opposition entre le Moi et le Surmoi, de même qu’il avait dépeint en 1924 une déformation du Moi se présentant comme intermédiaire, justement, entre l’éclatement psychotique et le conflit névrotique. Les derniers travaux de S FREUD décrivent le clivage et le déni et font allusion justement à un type narcissique de « personnalité » auquel nous ne cesserons de nous référer.

 

 

Les états-limites se situent à la fois entre la structure névrotique et la structure psychotique mais au niveau de la première et de la deuxième étape seulement de l’organisation du Moi, telle que nous venons de la définir plus haut, cad avant qu’il y ait déjà constitution d’une structure au sens véritable et figé du terme.

 

La ligne psychotique est considérée par les auteurs contemporains comme marquée à son point de départ par des frustrations précoces. Un moi ayant subi de sérieuses fixations ou d’importantes régressions à ce niveau se préorganise de façon psychotique. Ceci se déroule au cours de la phase orale ou au plus tard pendant la toute première partie de la période anale (phase de réjection anale)

 

 

Le problème reste posé sur l’espace vide laissé entre les deux lignées structurelles névrotique et psychotique. C’est un domaine beaucoup moins rigide, beaucoup moins solide structurellement et beaucoup moins définitif, beaucoup plus mobile aussi, le domaine des états-limites et de leurs aménagements plus ou moins bien réussis.

 

On rencontre en effet très couramment en clinique quotidienne des patients dont le Moi a dépassé, sans trop d’encombres, le moment où les frustrations du premier âge auraient pu opérer des fixations prépsychotiques tenaces et fâcheuses et qui n’ont pas, non plus, dans leur évolution ultérieure régressé à de telles fixations. Cependant au moment où s’engageait pour eux l’évolution oedipienne normale, ces sujets ont subi un traumatisme psychique important.

Ce traumatisme doit être pris au sens affectif du terme, cad qu’il correspond à un émoi pulsionnel survenu dans un état du Moi encore trop inorganisé et trop immature sur le plan de l’équipement, de l’adaptation et des défenses. Par exemple une tentative de séduction sexuelle quelconque de la part d’un adulte. C’est entre autres le cas de l’homme aux loups. Autrement dit l’enfant est entré à ce moment-là, trop précocement, trop brutalement et trop massivement en contact avec des données oedipiennes. Cet émoi génital précoce constitue un véritable traumatisme affectif à lui tout seul, car il ne peut être reçu par l’enfant selon un mode perceptif et relationnel, objectal achevé et génital. Le Moi ne peut alors que chercher à intégrer cette expérience anticipée aux autres expériences du moment, il range cette perception du côté des frustrations et des menaces pour son intégrité narcissique. Un tel sujet n’aura pas de possibilité de négocier cette perception dans le contexte d’une économie triangulaire et génitale comme pourrait le faire, un peu plus tard et mieux équipé, une structure névrotique. En particulier il lui sera impossible de s’appuyer sur l’amour du père pour supporter des sentiments éventuellement hostiles envers la mère et inversement. Il lui sera difficile d’utiliser le refoulement pour éliminer du conscient l’excès de tension sexuelle ou agressive. Il se verra obligé de recourir à des mécanismes proches de ceux qu’emploie le psychotique : déni, identification projective, dédoublement des imagos, maniement omnipotent de l’objet.

 

Ce traumatisme jouera en quelque sorte le rôle de premier désorganisateur de l’évolution psychique du sujet. Il arrêtera sur le champ l’évolution libidinale, pourtant commencée dans des conditions normales. Cette évolution se trouvera figée d’emblée et parfois pour très longtemps, dans une sorte de « pseudo-latence » plus précoce et plus durable que la latence normale ; elle recouvre en effet ce qui aurait dû correspondre par la suite à la période de bouillonnement affectif de l’adolescence et se prolonge également souvent pendant toute une partie (voire la totalité) de l’âge adulte, dans ces sortes d’immaturités affectives charmantes et un peu inquiétantes que nous connaissons bien dans la vie courante. C’est ce que nous considérons, dans notre optique, comme « le tronc commun aménagé » de l’état-limite.

 

Un tel tronc commun ne peut pas être envisagé comme une véritable structure, au sens où nous l’entendons pour une structure soit psychotique, soit névrotique, cad en fonction des critères cliniques de fixité, de solidité dans la catégorie, de spécificité définitive de telles organisations. L’état-limite demeure dans une situation seulement « aménagée » mais non structurellement fixée. C’est un simple effort relativement instable et coûteux pour le Moi de se maintenir en dehors des deux grandes lignes de structures vraies dont l’une (la lignée psychotique) s’est trouvée dépassée et l’autre (la lignée névrotique) n’a pas pu être atteinte quant à l’évolution, tant pulsionnelle que maturative, du Moi.

 

L’état-limite se situe avant tout comme une maladie du narcissisme. Ayant dépassé le danger de morcellement, le moi n’a pu accéder cependant à une relation d’objet génitale, cad au niveau des conflits névrotiques entre le Ca et le Surmoi. La relation d’objet est demeurée centrée sur une dépendance anaclitique à l’autre. Le danger immédiat contre lequel se défend l’état-limite, c’est essentiellement la dépression.

 

La dépression et les E Limites : les parents n’ont pu réussir à établir avec l’enfant ni une relation suffisamment triangulaire pour autoriser une structuration de mode génital et névrotique chez cet enfant, ni créer non plus les conditions duelles ou fusionnelles propices chez l’enfant à une structuration de mode psychotique. Leur impact affectif n’a été ni assez oppressant pour empêcher le Moi de s’unifier, ni assez riche pour aboutir à la complétude narcissique. La présence des parents ne s’est pas avérée métabolisante à partir des données extérieures pour créer dans le psychisme de l’enfant un mode relationnel et défensif assez spécifique et assez constant.

Le pare-excitation, comme le pare-agression familial n’auront pu jouer avec assez d’efficacité. Ce sont des personnalités obligatoirement insatisfaites mais incapable d’auto-défense, attendant de la part des plus forts tout autant les coups que le salut avec une part égale de passivité et d’agressivité solidement intriquées.

 

L’angoisse du psychotique, c’est l’angoisse de morcellement ; c’est une angoisse sinistre, de désespoir, de repli et de mort. L’angoisse du névrotique c’est l’angoisse de castration, c’est une angoisse de faute, vécue dans le présent mais centrée sur un passé qu’on devine très érotisé. L’angoisse de l’état-limite c’est une angoisse de perte d’objet et de dépression qui concerne à la fois un vécu passé malheureux sur le plan plus narcissique qu’érotique, et en même temps, reste centrée sur un avenir meilleur, teintée d’espérance, de sauvetage, investie dans la relation de dépendance vis-à-vis de l’autre.

La relation d’objet psychotique demeure fusionnelle à l’objet maternel : elle est de type narcissique intégral en ce sens qu’elle est incluse dans le narcissisme de la mère ou de son représentant : elle conduit à l’autisme, au désinvestissement des objets de réalité et à une néoconstruction objectale. La relation d’objet névrotique suppose une triangulation connotant le conflit oedipien et nécessitant un potentiel génital suffisant. La relation d’objet de l’état-limite demeure une relation à deux, mais différente de la dyade primitive rencontrée dans les psychoses. Il s’agit d’être aimé de l’autre, le fort, le grand, en étant à la fois séparé de lui en objet distinct, et à la fois « en s’appuyant contre lui » (étymologie du terme « anaclitisme »). Souvent c’est même des deux parents (non génitaux) dont il faut se trouver aimé à la fois et nous arrivons ainsi à une triade narcissique (B. Grunberger) souvent confondue, à tort, avec la véritable triangulation génitale oedipienne, pourtant fort différente.

 

De nombreux auteurs (V Eisenstein, R. Knight, WD Fairbain, H Hartmann, O Kernberg, M Gressot, A Green) ont décrit chez l’état-limite une division du champ relationnel en deux secteurs distincts, l’un conservant une évaluation correcte de la réalité, l’autre fonctionnant sur un mode moins réaliste, plus idéaliste et plus « utilitaire » à la fois. Une telle division du champ des imagos ne constitue nullement un éclatement consommé (ni même commencé) du Moi, mais simplement un mode de défense contre une menace d’éclatement ainsi que S Freud l’a lui-même défini en 1924 : pour ne pas avoir à se morceler, le Moi se déforme sans éclater pour autant et va fonctionner avec le monde extérieur en distinguant dans celui-ci deux secteurs : un secteur adaptatif et un secteur anaclitique.

 

Le refoulement, mécanisme de défense plus tardif et plus élaboré, joue dans les états-limites un rôle moindre que dans les névroses au profit du dédoublement des imagos, des réactions projectives, de l’évitement, de la forclusion et d’autres mécanismes accessoires qui s’avèrent tous plus archaïques, moins réussis, mais aussi moins exigeants en formations réactionnelles que le refoulement. Le besoin de séparer les objets extérieurs en rassurants d’un côté et inquiétants de l’autre nous rapproche des attitudes d’identification projective de M Klein et de l’idéalisation prédépressive de O Kernberg.

 

La régression de l’état-limite ne porte pas, comme dans les névroses, sur la simple représentation pulsionnelle mais constitue, bien plus que dans la névrose obsessionnelle, une dégradation partielle de la pulsion. C’est ce qui nous a amenés à considérer que nombre de comportements phobiques où ce problème régressif particulier se trouve engagé (c’est le cas par ex de l’homme aux loups par rapport au « Petit Hans ») ne constituent pas de simples « névroses phobiques » mais doivent être rangés résolument du côté des états-limites.

 

La névrose classique correspond à la lignée génitale : Œdipe, pénis, Surmoi, conflits sexuels, culpabilité, angoisse de castration, symptômes alors que l’état-limite se situe dans une suite plus élémentaire de mécanismes psychiques, une lignée narcissique et non génitale et oedipienne, la lignée : narcissisme, phallus, Idéal du Moi, blessure narcissique, angoisse de perte d’objet, dépression (B Grunberger).

 

Le Surmoi classique de la névrose, héritier et successeur du complexe d’Œdipe (M. ROCH) ne peut se former de façon complète chez l’état-limite puisque l’Œdipe mal abordé, plus éludé qu’organisateur, ne peut apporter ses éléments maturatifs. Les régressions devant l’Œdipe entraînent les éléments précurseurs du Surmoi en formation vers les fixations antérieures à un Idéal du Moi puéril et gigantesque décrit par GL Bibring ;

La constatation de leur échec dans leurs tentatives idéales n’amènera les états-limites ni à la modestie (comme chez les « normaux ») ni à la culpabilité (comme chez les névrotiques), mais à la dépression (dite improprement « névrotique ») qui demeure leur lot.

 

 

L’aménagement des états-limites demeure toujours assez instable. Cependant, au prix de bien des renoncements, de compromis, de déguisements, d’évitements et de ruses psychopathiques diverses, certains états-limites réussissent à se maintenir pendant toute leur vie dans cette situation inconfortable mais assez habilement aménagée. Il y a des patients qui ne se décompensent qu’à la période de la sénescence, à l’occasion d’un des traumatismes ou d’une des blessures narcissiques si fréquentes à cette époque.

 

 

 

 

Etats limites

Introduction

Avant l’utilisation de ce concept, on a compté plus de quarante termes utilisés pour désigner des états pathologiques mal répertoriés.
Exemples :
-
Personnalité psychopathique, personnalités « as if » ou « perverses » qui insistent sur la notion de personnalité pour la différencier de la notion de structure.
- Les termes désignant
une position « à côté » de la schizophrénie : schizomanie, schizoïdie, schizose, schizophrénie pseudo névrotique, etc...
-
Des syndromes atypiques qui se situent avant l’éclosion psychotique (on a parlé de prépsychose). Le terme apporte des confusions car il peut s’agir de structures psychotiques non-décompensées ou d’autres organisations (non-psychotiques) pouvant évoluer vers une vraie psychose.

Sur le plan psychanalytique, les auteurs évoquent une structuration en marge de la névrose et la psychose.
• Selon
Freud, il existe un type « narcissique » dans lequel le Surmoi n’est pas totalement constitué. Il décrit en 1924 une déformation du Moi, intermédiaire entre le conflit névrotique et l’éclatement psychotique.
M. Bouvet parle d’une relation d’objet prégénitale (différent de la relation d’objet psychotique et névrotique)
R. Spitz : travaux sur la dépression anaclitique.

 

La notion d’état limite selon Jean Bergeret

Bergeret décrit l’évolution génétique :
1/ Le Moi de l’enfant, après s’être distingué du non-moi, demeure encore indifférencié, sans structure stable
2/ Les états du Moi commencent à s’orienter vers la constitution d’une structure authentique. Les grandes lignes seront déterminées par les conflits, les frustrations, les mécanismes de défense, etc…
3/ Apparaît une véritable structure, stable, fixe qui ne variera plus par la suite.

Donc Bergeret affirme qu’il n’y a pas de communication possible entre la lignée psychotique et la lignée névrotique. Les états limites se situent donc entre ces deux liguées et du point de vue génétique au niveau de 1/ et 2/ avant la constitution d’une structure authentique et stable.

- La lignée psychotique
Au cours du stade oral (ou au tout début du stade oral), le Moi subit de sérieuses fixations et se réorganise de façon psychotique.
Ceci peut être remis en question à l’adolescence. Le Moi peut alors quitter la lignée psychotique et progresser vers une structure névrotique. Mais ceci est très rare. Le plus souvent, le Moi va s’organiser sous forme de structure psychotique.
- La lignée névrotique
Ici, c’est le stade oedipien qui est en cause d’où la pré-organisation névrotique.
À l’adolescence, le plus souvent la structure névrotique s’organise véritablement. Plus rarement, le Moi peut se détériorer davantage et repasser dans la liguée psychotique.
- Aménagement limite
Ici le Moi n’a pas connu de fixations prépsychotiques sérieuses. Mais lors du stade œdipien est apparu un traumatisme psychique important. Par exemple, une tentative de séduction de la part d’un adulte (c’est le cas de « l’homme aux loups »). Il s’agit d’un émoi génital précoce, alors que le Moi est encore trop immature.
Ce traumatisme représente une menace pour son intégrité narcissique. Le sujet ne dispose pas alors de défenses de type névrotique (exemple : refoulement) et aura recours à des mécanismes archaïques de type psychotique (déni, identification projective, etc...)

Ce traumatisme va figer l’évolution libidinale dans une « pseudo -latence » qui peut durer toute la vie (ce qui donne « ces sortes d’immaturités affectives charmantes et un peu inquiétantes » à l’âge adulte).
On parlera donc ici d’aménagement et non de structure. En fait dans l’état limite, le Moi a dépassé la structure psychotique, mais n’a pas atteint la structure névrotique.
D’un point de vue économique, l’état limite est à considérer comme une maladie du narcissisme. Le Moi n’a pas eu accès au conflit ça/Surmoi. La relation d’objet est construite sur une dépendance anaclitique à l’autre. Donc le danger essentiel contre lequel lutte la personne est la dépression.

 

Symptômes

Angoisse

Relation d’objet

Défenses

Psychose

Dépersonnalisation, 
délire

Morcellement

Fusionnelle

Déni, dédoublement du Moi

État limite

Dépression

De perte d’objet

Anaclitique

Dédoublement
des images, forclusion

Névrose

Symptômes :
obsession, hystérie

De castration

Génitale

Refoulement


-Relation d’objet
Elle est différente de celle du psychotique. Elle est aussi une relation à deux. Il s’agit ici d’être aimé de l’autre, le fort, en étant à la fois séparé de lui (en objet distinct) et en « s’appuyant contre lui ». Cette relation peut être la même à la mère et/ou au père. On parle de «
 triade narcissique » qui n’a rien à voir avec la triangulation œdipienne.

Dédoublement des imagos : le Moi se défend de l’éclatement en se déformant (sans se morceler). Il fonctionne avec le monde extérieur en le dédoublant : dans une partie, il adapte à la réalité ; dans l’autre, il fonctionne sur un mode anaclitique.
La régression dans l’état limite est différente de celle de la névrose. Ici, la pulsion est partiellement dégradée (alors que dans la névrose obsessionnelle, il s’agit de représentation pulsionnelle).
Selon Bergeret, les cas de l’homme aux loups et du petit Hans participent de ce type de régression et sont donc des états limites et non des névroses phobiques.
Névrose : lignée génitale (Œdipe, pénis, Surmoi, angoisse de castration)
État limite : lignée narcissique (narcissisme, phallus, idéal du Moi, blessure narcissique, angoisse de perte d’objet, dépression…)

Il arrive que les individus qui ont une personnalité borderline aient tendance à se saborder juste avant d’atteindre un but (par ex en quittant l’école juste avant d’obtenir un diplôme

Les personnes qui souffrent d’un trouble borderline ne savent pas qui elles sont. Elles peuvent donner l’impression d’avoir plusieurs personnalités, mais en fait, elles sont à la recherche de leur propre personnalité.

C’est l’oscillation d’humeur qui crée le sentiment qu’il a plusieurs personnalités, mais ce n’est pas le cas.

La théorisation d’A Green dans son article « l’analité primaire », montre de manière exemplaire les liens entre les structures limites et certains avatars de l’analité. Pour lui, la relation d’objet à tonalité anale de ces patients diffère de l’analité classique car « la nature des investissements y est avant tout narcissique ». Il parle d’ oranalité pour bien montrer combien l’avidité affective et toutes les traces de la relation orale infiltrent encore l’analité. Il décrit pour ces sujets « un narcissisme meurtri, en pièces, où la blessure narcissique de l’enfance n’est pas cicatrisée. Elle serait comme une plaie ouverte, intraitable qui provoquerait une douleur psychique aiguë ». Green parle ici d’un trouble des limites du moi où derrière un comportement social d’apparence normal, le moi subit les contrecoups d’une économie narcissique chaotique des plus précaires, sans frontières éprouvées ». Il montre comment ces patients donnent la sensation d’être des écorchés vifs, exposés à toutes les agressions, alors que paradoxalement, ils semblent « dotés d’une ossature rigide qui peut donner une impression de fermeté ». Il montre comment l’opposition est vitale pour ces sujets ; elle leur sert à mieux délimiter leur identité, leur différence. » le deuil paraît impossible : « le sujet entretient en quelque sorte la plaie du tort qu’il a subi ».

Et les conflits ne semblent que l’occasion de répéter un trauma parental. Ces sujets défendent avec force leur « territoire subjectif » ; c’est comme s’ils se réfugiaient dans une retraite solitaire, tellement ils ont peur du pouvoir ou de l’envahissement de l’objet ; Green parle d’une « excitation constante qui taraude le moi » qu’il met justement en lien avec un affect d’intrusion ou d’abandon.

Green a bien montré combien les patients limites ont tendance à confondre pouvoir e

t puissance. Cette confusion est centrale et imprègne la relation de transfert.

La pathologie narcissique est aussi le règne des mécanismes en « tout ou rien ». Ces patients donnent l’impression d’être face à un choix impossible : ils auraient un besoin pulsionnel de « tout lâcher » tant la tension est grande ; mais il sont terrorisés à l’idée d’être alors rejetés, vides ou impuissants. Ce n’est qu’au gré d’une longue perlaboration dans le transfert que peut se profiler une sorte de « compromis » psychique. Je pense aussi à certains patients, dont la conscience d’eux-mêmes et de leur valeur chancelle à tout moment. Ils nous donnent à voir, dans une alternance déconcertante, imprévisible et douloureuse, deux images d’eux-mêmes totalement contrastées qui semblent ne pouvoir s’intriquer pour former un tout plus réaliste. À l’instar des deux faces d’une pièce de monnaie qui ne peuvent se voir dans un même coup d’œil, ces deux temps se succèdent sans s’altérer. La moindre désillusion fait d’ailleurs « basculer » aussi bien leur image que celle de leurs objets, dans un renversement complet. Comme l’enfant qui vit alternativement ses selles comme un bien précieux ou comme une chose honnie qu’il faut faire disparaître, le patient limite a l’air confronté à un conflit d’ambivalence difficile, ou plutôt à une insoluble confrontation amour-haine qui semble bien en lien avec un avatar de ces processus de l’analité. Freud insistait déjà sur la spécificité dans la symbolique anale du renversement de valeur : ce qui est précieux et valorisé quand il est interne devient soudain, lorsqu’il est à l’extérieur, un déchet à éliminer.

16 Cette alternance d’images opposées ou de vécus difficilement intricables me fait penser aussi au fonctionnement bi-logique. Souvent, on observe chez ces patients comment deux logiques subsistent côte à côte dans la contradiction, sans pouvoir se dialectiser le moins du monde. Or, si deux logiques se côtoient, si les choses peuvent être « ça et son contraire », on risque fort d’entrer dans l’impensable.

Venons-en à la problématique du miroir

17 Pour Winnicott, le premier miroir auquel l’enfant est confronté est le regard maternel. L’enfant y perçoit alternativement son propre visage et celui de sa mère. Ainsi, par un ensemble d’ajustements progressifs, la mère introduit l’enfant à l’altérité. Elle est à la fois un miroir de soi et un « différent » ; elle est autre et double. La construction de cette relation « en double » permet de sortir de la fusion initiale. Non seulement elle est fondamentale pour la reconnaissance de soi, mais cette nécessaire conjonction du semblable et du différent est bien un élément fondamental de la capacité à symboliser. Or, on retrouve des traces de cette réalité chez certains patients et cela paraît en lien avec un lien précoce problématique ; ils semblent venir chercher en nous, comme dans un miroir, quelque chose qu’ils n’ont pas la possibilité de sentir ni de formuler en eux. C’est comme s’ils nous demandaient de les « déchiffrer », pour prendre l’image d’une partition de musique.

18 Dans son entourage, Roussillon le souligne (1999) en parlant d’une fonction miroir de l’environnement, l’enfant va être confronté à différents modèles d’élaboration de la dépendance. Si ses objets lui reflètent une certaine tolérance à l’attente, une certaine modulation des interdits, il est probable qu’il intègre une expérience lui permettant de se sentir moins blessé par la frustration et la dépendance ; tout le lien à l’objet, tout le fonctionnement psychique risque d’en être influencé.

Analité, haine et destructivité

19 Les patients limites présentent souvent les caractéristiques d’une destructivité froide, sans colère et désintricante qui est bien différente d’une agressivité structurante que l’on rencontre chez d’autres types de patients. On dirait que l’objet est expulsé, rayé de la carte sans culpabilité. « Mon père n’existe pas, il n’a jamais existé », me répétait inlassablement un patient. On sait combien cette « expulsion » d’allure anale est liée à une blessure douloureuse et à une détresse irreprésentable. Elle est aussi en lien avec un fantasme du type : « Si tu es, je ne suis pas. » Freud reconnaissait le prototype de la haine dans la lutte que mène le moi pour son affirmation. Green[6] [6] A. Green, L’analité primaire dans la relation...
suite évoque ces mesures extrêmes de déni de l’existence de l’objet, ou alors de soi, que ces patients semblent adopter pour lutter contre une détresse terrible ou contre le poids que l’objet exerce autant par ses défaillances que par ses exigences. Or, dans sa description du stade expulsif, le premier sous-stade anal, Abraham montrait bien comment cette destruction de l’objet ne pouvait que produire en retour la destruction du sujet. Ce n’est qu’au deuxième stade anal que les choses pouvaient se vivre autrement, en lien avec une constitution moi-non moi mieux établie.

20 Le patient limite oscille constamment entre ces deux types d’agressivité et cela représente un aléa de taille des processus de l’analité. Chez ces patients on voit aussi comment soudain la confusion s’installe : représenter et faire ne sont plus différenciés ; on sait que le chemin est semé d’embûches jusqu’à ce que le patient puisse « utiliser » l’analyste en étant libéré du fantasme de le détruire et d’être détruit en retour, jusqu’à ce qu’il acquière une liberté fantasmatique l’autorisant à un jeu psychique plus souple avec ses imagos.

Intégration du NON, troisième pilier constitutif de l’analité

21 Le non implique la limite, il est constitutif de la subjectivation, inhérent à l’affirmation du moi. S’il est aussi une ébauche de surmoi, il implique également une organisation élémentaire de la temporalité. Il s’exprime par des formules comme : « Non, pas maintenant, pas tout de suite, plus tard. » L’enfant qui intègre peu à peu la limite que ce non instaure et la temporalité qu’il implique va pouvoir sortir du « tout ou rien », du « tout garder ou tout lâcher ».[7] [7] R. Roussillon, Agonie, clivage et symbolisation,...
suite Les patients limites présentent des difficultés avec cette intégration. Ils ressentent les fins de séance comme un échec, une fin en soi, hors de toute notion de temps, ou comme une « faille » précipitant tout leur narcissisme. Pour eux, l’objet cesse d’exister si l’on ne le perçoit pas. On observe comment, dans un mouvement dialectique, une aptitude plus grande à symboliser va permettre à l’enfant de mieux différer la satisfaction. On le voit avec le jeu de la bobine qui représente bien un moyen de faire face à l’absence. En élaborant au cours de la cure ce problème de la temporalité, du « différé », l’analyse offre une possibilité d’intégrer psychiquement une continuité. Pour formuler les choses autrement, cela représente aussi une tentative de relance d’un noyau masochique défaillant. En effet, l’acceptation progressive que la satisfaction n’est pas immédiate signifie l’intégration d’un certain masochisme. Ce noyau est fondateur du moi et de la vie psychique. Des avatars dans la constitution de ce noyau masochique ont un impact central sur la pathologie et se retrouvent dans l’ensemble des pathologies non névrotiques. Benno Rosenberg insiste sur la nécessité d’un tiers médiateur, « intricateur » car l’intrication pulsionnelle se fait à travers un objet bi-pulsionnellement investi. Or, on le voit, un défaut d’intégration masochique, d’intrication pulsionnelle semble renvoyer précisément à une élaboration défectueuse de certains processus de l’analité.

22 Si le cadre analytique contient le NON du père œdipien, le timing, le « non-pas maintenant », par la consigne de l’association libre, il contient en même temps un OUI et une ouverture ; on remarque comment le vécu intrapsychique de cette intrication amène peu à peu à une intériorisation plus fine d’une capacité de différer et ainsi à une possibilité de reprise dans la cure de ce qui semble s’être immobilisé dans les processus de l’analité.

23 Le père, présent dans la tête de la mère[8] [8] Voir La censure de l’amante, Michel Fain. ...
suite, présenté par elle en quelque sorte, serait ce premier « autre », séparateur de la « relation en double » mère-bébé. Il semble introduire aussi bien à la différence et à l’altérité qu’au plaisir d’une certaine complexité. Si cette intrication particulière « père-mère » s’organise mal, le père ne va pas pouvoir jouer son rôle de tiers séparateur et les incidences sur la pathologie en sont évidentes. C’est sur cette ébauche de jeu triangulé que se construit la symbolisation. Et, au gré de différenciations toujours plus fines des diverses parties de son corps, l’enfant saisit que le tout n’est plus menacé de partir avec la partie ; il comprend que le mot peut être détaché de la chose qu’il signifie et symboliser la chose qu’il désigne. Or, pour le patient limite soudain la symbolisation ne tient pas ; il n’y a plus de « comme si », plus d’espace de pensée ni de tiers. Le mot devient la chose. Il n’arrive plus à se représenter qu’il ne fait que représenter[9] [9] R. Roussillon, op. cit. ...
suite. Le transfert devient la répétition et non la représentation du lien à l’objet. Ces ruptures de la fonction symbolique, si caractéristiques du transfert narcissique, reflètent bien les vicissitudes du lien précoce.

24 Le paradoxe est omniprésent pour ces patients ; l’altérité de l’objet leur est insupportable quand bien même ils exigent, eux, d’être reconnus dans leur propre singularité. Confrontés à notre différence, ces patients se désorganisent et oscillent entre élan fusionnel et haine. L’envie de détruire semble équivaloir à la preuve qu’ils existent bel et bien. Le conflit est inextricable puisque l’objet leur est aussi redoutable qu’indispensable. Toute variation de distance est ressentie comme une attaque. Alors que dans la cure ils se disent souvent sans mémoire et sans souvenirs, on observe que ce vide cache les traces d’objets imprévisibles, inconstants ou insaisissables. Leur pulsionnalité semble avoir été ressentie comme une tyrannie venant de l’extérieur et non pas comme une force de leur propre moi, leur permettant de se sentir exister. Les processus de l’analité ont dû échouer à intégrer un trauma primaire qui semble en lien avec la prise de conscience de l’état séparé de l’objet ; ni le double, ni aucun jeu triangulé n’ont pu se constituer.

25 Toute la problématique de la limite va dépendre de la manière dont ces enjeux de l’analité vont s’élaborer et ceci va se rejouer dans la cure de ces patients. Il s’agit d’intégrer le fait que l’analyste puisse à la fois « recevoir » et poser des limites, être un double et un différent. Il y a tout un jeu entre le ni trop, ni trop peu, qui évoque l’analité et qui est d’une extrême sensibilité dans les mouvements transférentiels.

26 Ce temps d’élaboration anale devrait permettre aussi une ébauche d’intégration de la bisexualité psychique. D’ailleurs, l’enfant n’est-il pas confronté au fait que c’est un même objet qui est détenteur de qualités diverses ? Dans un tout premier temps, n’est-ce pas les aspects paternels de la mère qui introduiront au père, dans un rôle structurant et dans une fonction protectrice face à une effraction destructrice ? Cette médiation du « paternel » ou du masculin à l’intérieur de l’objet maternel est aussi importante que l’intégration ultérieure des éléments contenants de l’image paternelle elle-même. Cet ajustement progressif des imagos me semble bien dans la ligne des différents autres ajustements dont il a été question ici.

27 Pour C. Bollas (1996), le maternel serait la manière dont on exprime les mots, l’indescriptible, l’informulable ; le père, ça serait les mots, le langage, le tiers, la symbolisation. Ces deux ordres se combineraient par l’acquisition du langage, pôle le plus évolué des processus de l’analité. Pour formuler les choses autrement, on pourrait dire que la mère serait du côté du perceptif, des sensations, des émotions et le père du côté de la mise en sens, de l’interprétation. Cela souligne les éléments paternels et maternels de la règle d’association libre : d’un côté, la mise en mots qui est séparatrice et de l’autre le contenu, le créatif, le « tout ce qui vous vient en tête ».

28 Poursuivons le parallèle entre les processus de l’analité et la pathologie limite en évoquant un mécanisme défensif précoce typique de ces patients.

29 En effet, certains stimulis internes ou externes semblent avoir été éjectés « hors moi ». Ils ont échoué à s’intégrer et à se représenter, du fait de leur intensité face à l’immaturité du moi de l’enfant. Ces éprouvés ont néanmoins laissé des traces dans la psyché, dans un hors-temps sans repère. Cette éjection, ce « balayage », n’est pas une déchirure du tissu représentatif du moi, un clivage du moi tel qu’il est décrit par Freud. Il n’est pas davantage un clivage du moi et de l’objet tel qu’en parle M. Klein. Il apparaît comme un processus typique de l’analité, une tentative de séparer une partie du tout dans un but défensif. Des éléments irreprésentables sont tout simplement lâchés et le moi va tenter ensuite d’immobiliser cette partie abandonnée. Cette évacuation appauvrit le moi mais tout s’organise contre le retour de ce « clivé » et de la détresse qu’il contient. La formule de « trou noir »[10] [10] F. Tustin, Le trou noir de la psyché, barrières...
suite de F. Tustin ne suggère-t-elle pas quelque chose d’un peu analogue, une hallucination négative de l’abominable ? Le patient est ainsi coupé de la zone atroce quand bien même cette zone-là est un morceau du psychisme. Tout n’est pas représentable, il y a toujours du « reste »[11] [11] R. Roussillon, Négation, négativisme, négativité :...
suite et ce reste est bien en lien avec l’analité. Mais ce qui est fondamental pour l’évolution future, c’est comment cette partie endolorie, ces traces brutes, éjectées du moi vont pouvoir être transformées en pensées et en affects dans un temps ultérieur. Winnicott affirmait que « le pire » c’est ce qui a eu lieu mais n’arrive pas à se faire reconnaître dans le tréfonds de soi, ce qui n’a pas reçu d’écho de l’environnement et n’a pas été investi par les objets primaires, et qui « a été délaissé petit à petit, à force de n’être ni senti, ni vu, ni entendu par le miroir primaire de soi, et qui depuis lors reste silencieusement tapi hors moi, en attente, dans l’oubli de soi »[12] [12] A. Clancier, J. Kalmanovitch, in Le paradoxe...
suite. À ce propos, il me vient à l’esprit les mots d’une patiente ; elle semblait tétanisée ; quelque chose dans le matériel analytique la « renversait » dans un traumatique sans représentation. Par un effet miroir, j’essaie de faire un lien et de lui renvoyer quelque chose lui appartenant. Elle me dit alors : « Quand vous faites des liens, je les reconnais. » J’ai été intéressée par ce terme « reconnaître », comme si tout d’un coup quelque chose avait pris forme ; tel le négatif d’un cliché photographique du passé qui soudain aurait laissé place à quelque chose de visible, de représentable et d’intégrable. Avant c’était hors d’elle, hors d’atteinte dans un chaos opaque.

30 Je pense à toutes ces choses qui seraient ainsi balayées, mais qui resteraient dans des containers nauséabonds dont les relents ne cesseraient d’importuner l’habitant du lieu. Ou encore à des déchets radioactifs qui finissent toujours par « émettre » à travers une fissure. Il me paraît clair que cette défense par « éjection », qui par son côté évacuateur, évoque l’analité, est déjà opérante, sous une forme orale expulsive, dès le début de la vie car elle est en lien avec la néoténie même du nourrisson. Ces vécus perceptifs, non liés, semblent créer une sorte de force traumatique, ou alors, ce qui revient un peu au même, un « trou » vide de sens. On peut imaginer que les acquisitions de l’analité vont permettre dans l’après-coup la liaison de certains de ces contenus ou alors, au contraire, ce « réservoir traumatique » va laisser le sujet peu armé pour gérer les enjeux si importants de l’analité. Ceci risque de rendre la subjectivation précaire et de contribuer à générer des pathologies du manque à être que sont les pathologies narcissiques. On est bien sur la divided line. Cela souligne les liens entre le devenir de ces traces clivées d’éléments traumatiques et l’évolution pathologique future vers des organisations névrotiques ou non névrotiques.

31 Dans la clinique, on voit combien ce matériel traumatique brut est une source d’inquiétude et représente une menace de désorganisation. Le patient sent que « quelque chose » irrite et tente de faire retour en forçant le passage. Ceci peut revenir sous forme perceptive ou hallucinatoire et représenter une tentative d’élaboration d’un vécu traumatique. C. et S. Botella parlent de l’ « an-histoire » correspondant au versant non historique de l’amnésie infantile. Cela me fait penser à la « crainte de l’effondrement » qui serait la crainte d’un événement passé, qui n’a pas encore été assimilé ou représenté, mais qui s’est néanmoins produit dans le passé et qui est craint dans le futur.

32 Au gré de la perlaboration transférentielle, ces traces d’éléments indicibles devraient pouvoir être réinvesties, intégrées au moi et s’associer au reste de la vie psychique. Par un travail de type onirique, l’analyste va tenter de « traquer » ces restes infantiles. On sait l’importance narcissique de tout ce travail de mise en histoire, de réappropriation subjective et de reconnaissance de ce qui vient de soi et de ce qui vient de l’autre. À côté d’une tentative de relance du jeu psychique entre le secondaire et le primaire, le travail analytique serait ainsi un essai de dévoilement et de reconstruction de la préhistoire du patient. En deçà de ce travail de représentation par le moi, C. Smadja (1998) émet même l’hypothèse d’une tentative de reliaison psychosomatique par recours au soma, ou alors d’une reliaison comportementale. Toutes deux tenteraient avec force de raviver ces traces de souffrances inélaborées éjectées hors moi et de les intégrer.

33 Selon Green (1993), c’est bien par la représentation progressive de l’absence maternelle, du « rien », que va pouvoir se dégager un espace psychique où quelque chose va pouvoir se représenter. Mais, il est difficile de faire le deuil de ce qui ne s’est pas passé. Pour réussir à penser un manque, il faudrait pouvoir se le représenter. Cependant, à dose homéopathique, il semble bien que, dans la cure, l’expérience de manque et de détresse clivée émerge parfois, transformée, au gré de possibilités de représentations accrues. La symbolisation progressive de ces expériences devrait permettre, par la suite, qu’un refoulement s’instaure.

34 Une assise narcissique implique que l’enfant puisse s’envisager seul face à ses pulsions en présence de l’objet. On est bien au carrefour du pulsionnel et des relations d’objets. Cette assurance ne se forge-t-elle pas dans ce jeu du « trouvé-créé » des deux premières années de la vie ? Elle serait comme une « base arrière » qui devrait permettre au moi de ne pas être constamment débordé par son monde pulsionnel ou ses objets. Si cette base arrière est trop fragile, le patient est terrifié à l’idée de perdre des limites péniblement acquises. Tout ce qui viendra menacer cet équilibre fragile risque d’engendrer une grande violence. Ces patients ont une sensibilité particulière à l’image que le groupe leur renvoie d’eux-mêmes. Cette dépendance-là relève bien d’une assise qui n’a pu s’intérioriser dans les stades précoces.

ÉLÉMENTS CLINIQUES, INCIDENCES TECHNIQUES

35 Pour A. Green (1990), c’est bien avec les états limites que la soi-disant pureté analytique est mystifiante ; non pas parce que l’analytique aurait déserté le terrain mais parce qu’il y apparaît sous un jour déconcertant qui nous confronte aux carences de notre entendement[13] [13] Fairbairn parle d’une torsion à laquelle...
suite. Comment faire pour appréhender psychanalytiquement ce qui émane d’un temps avant le langage ? Ces patients sollicitent notre inventivité technique, notre liberté de réflexion aussi bien que nos capacités régressives. La violence de leurs régressions nous confronte à une variation de niveaux émotionnels qui reflètent bien la discontinuité qui semble au cœur même de leur problématique. La tâche est délicate si l’on souhaite à la fois « surprendre » le patient et nous situer là où il va pouvoir entendre et sentir. D. Quinodoz (2000) préconise que l’analyste puisse développer ses capacités hallucinatoires et s’accorder assez de liberté psychique pour aller à la découverte de ses propres aspects fous. Nos associations pourraient ressembler à des rêveries concernant la « folie » du patient, nous renvoyant ainsi à un temps qui précède la différenciation moi non-moi.

36 On peut imaginer que ces patients ont vécu des liens précoces à la fois tellement brûlants et tellement froids que, pour protéger un narcissisme écorché, nous soyons amenés à prendre des gants dans la formulation de nos interventions. Cela renvoie à la notion de « tact » évoquée par Ferenczi. Ces patients me paraissent nécessiter un « jeu » délicat entre le sexuel et le maternel. Toute interprétation risque d’être ressentie comme aliénante si le patient n’a pas pu constituer un lieu psychique où il ne craint pas trop l’intrusion ou l’abandon. Leur mobilité affective rend la mise en mots difficile. Comment concilier une nécessaire verbalisation et le côté insoutenable et douloureux des mots eux-mêmes ? Comment exprimer conjointement la haine et son contenu de désespoir ? On court le risque d’une formulation qui en réduise la richesse et la pertinence. Comment trouver les métaphores pour figurer le perceptif, le touché, la sensation ? Comment être entendu dans des moments où justement le patient régresse vers un « hors-temps », avant le langage ? « Les mots soudain n’ont plus aucun sens ; je ne les comprends plus », me disait un patient. Le timing des interprétations se révèle pour eux d’une importance particulière ; cela me paraît en lien avec ce vécu dysrythmique dans le lien à l’objet primaire. Cette attention au rythme intérieur du patient semble aller de pair avec une écoute du type de mots qu’il utilise ; est-il dans un registre visuel, auditif, kinesthésique ? À travers cela que nous révèle-t-il de ses vécus primaires ? Cela renvoie à l’écoute régrédiente dont parlent C. et S. Botella et à son potentiel transformateur pour appréhender les souffrances psychiques précoces du patient et le matériel « évacué ». Cette modalité d’intervention serait créatrice de sens là où il n’y avait que désorganisation.

37 Notre attention est donc loin d’être toujours « flottante » et notre contre-transfert est abondamment sollicité. Il devrait nous aider à évaluer l’opportunité de nos interventions ou à psychiser du matériel qui ne l’a jamais été. Mais, comme l’évoque Searles (1994), à la suite de Winnicott (1947), l’analyste est souvent envahi d’affects violents qu’il a de la peine à réprimer. Pourtant, il me semble que bizarrement l’analyste a plus de facilité à interpréter le mouvement transférentiel de haine que de se pencher sur le transfert positif ou amoureux de ces patients. Serait-ce une façon d’élaborer un contre-transfert haineux ? Pourtant, en restant sourd aux désirs libidinaux du patient, on risque de réactiver une blessure sensible ou de raviver une sensation que leur monde pulsionnel serait inaudible ou méprisable.

38 D’ailleurs, ces patients, qui présentent un avatar des processus de l’analité autour de la problématique du « miroir » ne sollicitent-ils pas, par la violence pulsionnelle de cet appel et de cette nostalgie du double, un éprouvé contre-transférentiel d’autant plus fort ? C. Janin (1996) utilise la formule d’ « animisme à deux » pour illustrer l’intensité de ces moments régressifs et M. de M’Uzan parle du fait que « ces pensées, qui appartiennent à l’analysé ou plutôt qui sont potentiellement en lui, se forment pourtant chez l’analyste »[14] [14] De M’Uzan Michel, Contre-transfert et système...
suite. Ceci souligne l’importance d’interventions-échos de nos éprouvés, pour tenter de refléter une émotion à laquelle le patient n’aurait pas accès, mais que paradoxalement il semblerait nous demander de décrypter. Pour tenter de dégager du sens, C. Parat (1995) évoque la notion de coéprouvé et de miroir affectif. Parfois, il me paraît judicieux de verbaliser ce pulsionnel de façon quasi psychodramatique. C. Bollas (1996) suggère des interventions-miroir où il exprime ce qu’il ressent face au corps du patient, à son état d’épuisement ou à son comportement.

39 Dans ces cas où la contrainte de répétition est au premier plan, cette fonction miroir correspondrait à « réfléchir » la répétition. En effet, si elle se « fait voir », elle peut se représenter. Par ce biais, on pourrait faire des hypothèses concernant les relations précoces du patient et le mode d’expression de ses demandes à l’objet.

40 L’idéal du moi de ces patients est souvent distordu et en tout cas très exigeant. Cette situation me semble en lien avec le deuil difficile d’un objet idéalisé et avec la problématique du « tout ou rien ». Le sujet est écartelé entre ses différentes aspirations et craint de ne pas arriver à les tenir toutes ensemble ; cet idéal bien typique de la problématique anale va être au premier plan dans la relation de transfert, probablement aussi par un jeu de miroir.

41 Les difficultés de ces patients peuvent leur faire ressentir de façon très intrusive toute introduction d’un tiers, quel qu’il soit ; il arrive que l’aspect limitant du cadre et la césure des quarante-cinq minutes soit vécue comme une intrusion tierce incroyablement douloureuse. Or, paradoxalement, le tiers leur a souvent dramatiquement fait défaut.

42 Ils nous placent devant une situation délicate car, compte tenu de leur sensibilité à la désorganisation, il est aussi fondamental de tenir le cadre avec rigueur que de le manier parfois de façon plus souple. Dans ce contexte, on peut être amené à « inventer » ponctuellement des aménagements, une sorte de « nouveau cadre ». Je pense à la détresse si « agonistique » d’une patiente face à la séparation des vacances que j’ai pensé nécessaire de lui proposer un rendez-vous téléphonique hebdomadaire. La séparation signait pour elle la disparition de l’objet « pour de vrai » ; l’épreuve de réalité se perdait soudain et laissait place à un chaos interne où ne régnait que l’omnipotence destructrice. Je pense encore à cette femme à laquelle j’ai senti devoir proposer un objet de mon bureau, tel une sorte d’objet transitionnel, support perceptif d’une représentation qui avait du mal à se tisser et à tenir. Je me suis beaucoup questionnée sur mon fonctionnement. Je constate que ce « dérapage contrôlé » momentané avec ces patients très perturbés a permis une ouverture et des potentialités nouvelles. Est-ce que les éléments « délirants » du transfert ne nous amènent pas à penser un préalable à l’interprétation qui, par la suite, permet un travail interprétatif formulable et maturatif ? À d’autres moments, il arrive que tout changement du cadre, la moindre séance déplacée, soient vécus comme un bouleversement interne qui enfonce le patient dans un trou sans fin où tout repère logique et temporel se perd. Il est envahi de terreur et l’analyse est douloureusement vécue comme « la répétition » de l’absence.

43 Sur ce « fil du rasoir », notre travail consisterait à respecter la douleur psychique du patient et la défense par clivage tout en tentant de l’organiser en souffrance psychique[15] [15] Cf. Conférence de Peter Dreyfus, Journée de...
suite. Il devrait favoriser la mise en place d’une matrice de pensée, le tissage d’un filet où le matériel sexuel traumatique éjecté hors moi pourrait peu à peu se déposer. C’est délicat car ces éléments bruts, qui menacent de faire retour, peuvent provoquer à nouveau un vécu traumatique et une nouvelle éjection. On entre alors dans un cercle infernal.

44 Lorsque ces éléments traumatiques ne réussissent à s’exprimer que par des actings, on peut se demander si cela ne nous fait pas courir à nous le risque de sombrer dans une néfaste contagion à agir, ne serait-ce qu’à trop verbaliser ? Le psychanalyste est d’autant plus sollicité que la capacité de ces patients de jouer avec les mots est maigre par rapport à ces mises en actes qu’il s’agit de décoder. C’est un travail bien différent de celui qui passe d’emblée par le langage et la symbolisation. Il semble aussi que certaines traces d’éléments traumatiques précoces ne pourront s’élaborer qu’autour d’un « événement » fantasmatique ou historique repérable et imageable. Cela paraît également important de favoriser une sorte d’ancrage perceptivo-sensitif pour permettre au patient d’accéder à un espace représentationnel ; j’ai en tête une patiente qui se centre massivement sur les effets de ma voix et on peut penser que ces traces sonores vont l’aider peu à peu à construire une représentation moins chaotique et diffuse d’un objet d’investissement.

45 En quelque sorte, ces patients nous poussent à élargir la fonction de l’analyste et à ne pas sous-estimer leur tendance à nous utiliser « en tant que personne ». Ils attachent une grande attention à notre degré de présence et d’effacement, à certains détails de notre style personnel et de nos interventions ; mais ils nous utilisent plus particulièrement comme des véhicules, des outils pour se réapproprier de multiples manières ces expériences non subjectivées, ces inscriptions « en creux » qui assaillent leur moi. N’est-ce pas conjointement à cette « utilisation » que pourra peu à peu émerger un tiers et se constituer le pôle de l’absence ? Il faut bien sortir du « double » et que se constitue un lien avant de pouvoir le négativer. Ceci devrait permettre d’initier une sorte de second temps de l’analyse, où l’interprétation de transfert et l’attention flottante seront au premier plan.On constate fréquemment avec ces patients l’exigence d’un travail analytique en deux temps.

46 L’analyste est « utilisé » principalement par le patient, en tant qu’objet qui doit survivre à la répétitivité de ses attaques. À force de constater qu’il y survit, le patient peut se représenter les choses différemment et accéder à une activité plus symbolisante. Winnicott établissait la succession de faits suivante : « Le sujet se relie à l’objet, le sujet détruit l’objet, l’objet survit, le sujet peut utiliser l’objet »[16] [16] D. W. Winnicott, 1966, L’utilisation de l’objet...
suite, et ceci dans une répétition qui me paraît aussi inlassable pour le patient que pour l’enfant. Cela me semble un travail en « boucles » qui évoque le transit anal. Dans une autre formulation, C. Couvreur parle du fait que l’expérience traumatique ne peut s’élaborer « qu’au décours d’après-coups successifs, selon une trajectoire en boucle, en un mouvement de valse qui passe nécessairement par l’objet »[17] [17] C. Couvreur, in La polarité de l’amour et...
suite. C’est bien parce que le moi s’est renforcé au gré de cette « valse », pour reprendre son expression, qu’il peut intégrer la quantité, la transformer en qualité et faire des liens.

47 C’est en quelque sorte à un jeu que l’analyste convie son patient ; il l’invite à jouer avec certains aspects de son expérience psychique, à la rejouer pour mieux se l’approprier et la symboliser et ainsi s’en rendre moins dépendant. Ainsi, le préconscient s’épaissit et devient ce terrain de jeu où affect et représentation peuvent se lier. Cette capacité progressive à jouer me paraît une notion précieuse, car elle évoque bien l’idée de la construction à la fois d’un espace et d’un symbole qui devrait permettre un dépassement de ces avatars de l’analité auxquels nous nous sommes confrontés tout au long de ce travail.

48 Quelques éléments cliniques : Je pense à une patiente d’âge mûr qui se sent faite de morceaux qui ne tiennent pas ensemble. Sa demande est paradoxale : son regard implore mon écoute et m’éjecte en même temps. Elle semble tétanisée par le pressentiment d’une haine transférentielle qui ne pourrait que me détruire. Elle évoque l’impuissance et la solitude d’une enfance marquée du sault de la violence paternelle et de la passivité déprimée de sa mère ; elle parle d’une adolescence faite d’actings et de défis extrêmes ; cette autodestruction semblait canaliser sa haine et, par le retournement que cela représentait, lui faisait paradoxalement vivre des sentiments de triomphe qui semblaient geler momentanément une détresse infantile.

49 Elle est tiraillée entre deux niveaux de logiques irréconciliables et sombre, à temps réguliers, dans des délires régressifs. Je suis investie d’une toute-puissance magique mais ses désirs fusionnels réparateurs se retournent rapidement en déception et en fantasmes persécutoires. Tout lien la menace, réinvestissant l’état traumatique. « Si je m’attache, le manque arrive au galop ; je glisse dedans. Il m’attire comme un aimant. » Effectivement, parfois on dirait que c’est comme s’il y avait investissement de l’absence de contact avec l’objet. Est-ce ce un des avatars défensifs utilisés contre le retour du clivé traumatique ?

50 Soudain surviennent des rêves qui font émerger les traces de cauchemars répétitifs de l’enfance ; ils se mêlent à des hallucinations, à des sensations olfactives, tactiles, à des vertiges. Elle associe sur une peur d’enfant : elle fantasmait que si elle était morte, on ne le saurait pas. La douleur qui émerge dans le transfert est un abîme ; elle est en proie à des sensations physiques, des vécus d’agonie, d’écrasement corporel ou d’envahissement. Il semble qu’un vécu psychique de désastre a emporté tant le sujet que l’objet et que rien, ni personne n’a pu apporter sens à ses vécus émotionnels ; ainsi, il n’y avait pas de fil pour tisser une assise narcissique. Ni miroir, ni sens, ni tiers. Elle semble privée de repères quant à l’origine de ce qui l’envahit. On voit bien comment des éléments pulsionnels et perceptifs irreprésentables ont été évacués et maintenus hors d’atteinte de façon très appauvrissante pour son moi ; ils n’ont pas subi les après-coups de l’évolution psychique ultérieure. Dans la cure, c’est comme si elle avait découvert la trace de la violence d’une perte très originaire, l’inscription en creux d’une trace mnésique négativée. Ces éléments ont peu à peu fait retour par le biais de la sensation ou de l’hallucinatoire et la mise en histoire progressive dans la cure de ce qu’il a été possible d’induire de ses vécus semble en permettre un début d’appropriation.

51 Les séparations sont vécues comme des pertes narcissiques, comme un gouffre et un danger énorme. Elle ressent les liens comme des ondes radio. Ça saute sans qu’elle n’y puisse rien. Du coup, elle a le sentiment de ne plus occuper son corps, comme s’il était trop grand. L’objet devrait être constamment « sous la main » pour conjurer une perte de repères logiques et temporels. Elle ne peut que rechercher dans le transfert une symbiose primaire qui semble en réaction justement à la perte d’un objet pulsionnel porteur de sens. Ces derniers temps, c’est comme si elle jouait au jeu de la bobine : elle me dit : « Avant, il n’y avait rien au bout du manque, maintenant il y a vous, ce qui me fascine c’est de vous retrouver après vous avoir perdue. »

52 Afin de faire le lien avec les différents acquis de l’analité, il me semble clair que cette patiente n’a pu avoir recours à des autoérotismes efficaces pour atténuer son sentiment de dépendance vis-à-vis de l’objet et la haine qui en découlait. Elle a rejoué dans le transfert la violence de ses vécus en tout ou rien ; elle s’exhibait toute-puissante ou nulle. Elle fantasmait que je devrais tout savoir et la frustration de cette impossibilité lui donnait envie que je ne sache plus jamais rien d’elle. Visiblement, l’enfant qu’elle était n’a pu jouer avec un sentiment de pouvoir vis-à-vis de ses objets, elle semble n’en avoir eu aucun, sauf à l’adolescence où ce processus de retournement passif-actif a pu, trop tardivement, s’instaurer dans une tonalité toute-puissante, malheureusement plus masochique que positive. Et quant à la destructivité, elle peine à s’articuler dans quelque chose de plus adéquat et ambivalenciel. Il semble qu’elle n’a pu intégrer ni limite, ni temporalité ; elle semble coincée dans le conflit du « tout garder ou tout lâcher », rendant difficile l’intégration d’un noyau masochique. Par contre, elle tombe dans un masochisme mortifère comme sur un tobogan où elle ne peut freiner. Elle présente toutes les caractéristiques d’une sensibilité incroyable aux variations de distance avec l’objet, craignant autant le lâchage que l’intrusion. Si le lien est aujourd’hui moins menaçant, il faudra du temps pour qu’elle puisse élucider la dramatique question qu’elle vient de formuler : « Comment vous faites, vous, pour savoir que vous existez dans la tête des autres ? »

53 Sa crainte de s’effondrer évoque le breakdown de Winnicott. Un jour, elle dit : « Parfois, j’ai l’impression que c’est du passé et que l’explosion a déjà eu lieu ; mais ces sensations c’est devant moi que je les retrouve et j’ai si peur. » Le paradoxe tient au fait que c’est justement cela que l’analysant veut à tout prix éviter de retrouver sur le divan, alors que c’est pour ces retrouvailles avec eux-mêmes qu’ils viennent nous voir. L’angoisse de désorganisation que cela suscite, c’est bien la détresse impuissante de l’enfant et l’envie de tout détruire. Elle semble craindre une dédifférenciation encore plus traumatique que la précarité de sa subjectivation. Cette patiente illustre la notion d’ « analyste à l’état limite », évoquée par Fédida (1992). Il doit survivre à la haine, à l’emprise et se débrouiller pour continuer à entendre, à rêver et penser alors même qu’il est confronté au défi de modes de transfert très fluctuants. Avant de devenir la représentation du lien aux objets, le transfert est ici avant tout narcissique, désobjectalisé ou parfois fétichique ; il nous implique aussi en tant qu’objet d’étayage, en tant que double, ou par une mise en scène répétitive et tapageuse du lien primaire.

54 En guise de conclusion, il me semble que l’on peut faire un parallèle entre certaines caractéristiques des patients limites envisagées ici comme des aléas des processus de l’analité et certains éléments qui définissent l’esprit de notre temps. Notre époque est effectivement un temps de l’immédiat, « du tout, tout de suite, tout ensemble », un temps de l’anonymat et des identités chancelantes. La fonction paternelle se dilue. Ne perd-elle pas son rôle de tiers protecteur ? On voit surgir des pathologies en lien avec un désir de gratification immédiate ou liées à la problématique de la décharge, une recherche d’excitations et de stimulations qui souvent se solvent par des explosions émotionnelles violentes.

 

 

 

Les états-limites sous l’angle des trois formes

On fait le point

Il est sans doute important de faire maintenant une pause dans notre démarche pour rassembler ce que nous pouvons considérer comme à peu près acquis concernant les états-limites :

Clinique

D’un point de vue clinique, nous avons dégagé quelques traits typiques qui font à peu près l’unanimité chez tous les observateurs et qui se ramènent à une problématique liée à la confrontation à la réalité et à l’autre, problématique caractérisée par le clivage : intolérance aux frustrations, besoin d’agir sur la réalité extérieure, transferts impulsifs et changeants, relations objectales se présentant comme essentiellement anaclitiques, difficultés identificatoires.
Pour les états-limites, ces difficultés relatives à l’autre ou à la réalité doivent être distinguées de celles des psychotiques. En effet, pour un psychotique, la réalité (ou l’autre) est déniées en tant que telle, c’est-à-dire qu’elle n’est pas séparée du « je ». Dans le cas des états-limites, on a affaire à deux comportements en opposition qui sont clivés, qui s’ignorent l’un l’autre (ce qui est très déconcertant pour un observateur extérieur).

Narcissisme et sexualité

Un autre point qui fait l’unanimité est l’importance du narcissisme dans la question des états-limites. Mais la nature même du narcissisme est quelque peu énigmatique dans la psychanalyse.
Comme Freud le reconnaît lui-même, le narcissisme doit être considéré comme indépendant des pulsions sexuelles. Les pulsions sexuelles sont liées à la procréation, c’est-à-dire à la survie de l’espèce et vont souvent contre la conservation de l’individu chez beaucoup d’animaux ou végétaux. Ce point, pour évident qu’il soit, finit par paraître étrange dans notre culture, où l’activité sexuelle s’est à ce point éloignée du souci de la procréation. Néanmoins nous avons là un fait biologique dont on peut voir assez facilement quelques conséquences psychiques : par exemple, la sexualité ignore souvent les prudences les plus élémentaires (comportements à risques avec l’épidémie de sida). Et cela ne se passe pas seulement chez les autres : je crois que toute personne ayant dépassé disons trente ans, peut témoigner d’au moins une imprudence grave dans ce domaine…
Soulignons au passage ce paradoxe de notre société : la sexualité est devenue une activité de plus en plus égocentrique alors qu’elle est biologiquement un dépassement de l’individu. Nous avons là un exemple de plus de la relative indépendance de la psyché par rapport à la fonctionnalité biologique dans l’espèce humaine, qu’on peut évidemment rattacher à la subversion libidinale chère à Christophe Dejours.
Nous l’avons dit, cette indépendance du narcissisme par rapport à la sexualité est reconnue par Freud et plus encore par Lacan. Cependant, Freud a par ailleurs tellement insisté sur l’importance des pulsions sexuelles dans la genèse des troubles psychiques que ses successeurs, davantage préoccupés de suivre le maître que de réfléchir par eux-mêmes, n’ont guère étudié les conséquences de cette indépendance, qui sont pourtant importantes : En effet, nous devons rattacher le narcissisme à l’instinct de conservation et non pas à l’instinct de procréation. Or, nous avons vu que, biologiquement, l’instinct de conservation trouve son expression dans le système immunitaire qui fonctionne suivant un principe binaire : tout ce qui n’est pas soi est non-soi, c’est-à-dire potentiellement dangereux et donc à éliminer. Ainsi, ce que Jacques Derrida appelle la pulsion d’emprise, la volonté de puissance et de domination de l’autre, et qu’il considère comme inhérente à l’espèce humaine est une conséquence obligée du fonctionnement du système immunitaire. Le narcissisme se réfère fondamentalement à une image de soi et est profondément lié une violence archaïque où l’autre est perçu comme essentiellement dangereux. On voit, ici encore, que la biologie peut nous apprendre bien des choses : les blessures d’amour propre sont potentiellement mortelles, elles peuvent aussi bien provoquer un effondrement du système immunitaire que des réactions de violence destructrice de l’autre.

La subversion libidinale

Toutefois, l’indépendance de la sexualité et du narcissisme ne signifie pas que ces deux forces ne sont pas liées ; d’où le mystère de la jouissance en tant que celle-ci suppose un certain lâcher-prise et un abandon au pouvoir de l’autre.
Pouvons-nous articuler de manière plus précise narcissisme et sexualité ? Sans doute, si nous nous référons à la subversion libidinale de Christophe Dejours. Rappelons-nous en effet ce que nous dit cet auteur : le détournement de la fonction biologique est au service de la relation érotisée à l’autre. Or la relation à l’autre pose nécessairement la question du narcissisme.
D’autre part, nous avons vu aussi que les ratés de la subversion libidinale avaient pour conséquence une proscription de la fonction érotisée : il n’y a pas alors refoulement de la pulsion dans l’inconscient freudien mais, selon un processus proche de la psychose, forclusion dans l’inconscient amential. Cet inconscient amential, antérieur à toute symbolisation, ne fonctionne que selon des impératifs héréditairement programmés, liés à la survie. Nous avons vu qu’il est nécessairement clivé par rapport à l’inconscient freudien sinon les risques de débordement seraient tels que l’espèce n’aurait probablement pas survécu.
Ainsi s’explique (ce qui ne constitue en aucune façon une justification morale) l’absence totale de culpabilité chez les pervers et les psychopathes et la vanité de leur demander des comptes pour leurs actes monstrueux. On comprend aussi la fréquence avec laquelle, par exemple, les personnes qui violentent les enfants ont été elles-mêmes violentées dans leur enfance.

Relation au réel

Une autre manière de prendre le problème des états-limites est de considérer les différentes manières qu’une personne a comme possibilité de réagir à une contrainte extérieure perçue comme inacceptable. Bien sûr, nous ne nous occupons pas de savoir si la personne a raison ou pas de trouver la situation inacceptable. Il nous suffit que ce soit son sentiment. Nous considérons comme acquis qu’en gros, il y a trois façons de réagir :

  1. La réaction psychotique sera de nier la réalité de la situation. Bien sûr, cela ne va pas arranger la situation mais celle-ci ne sera plus perçue comme agressante.

  2. La réaction névrotique sera de nier le mouvement intérieur qui est à l’origine du sentiment pénible. Ce mouvement sera refoulé avec le cortège des manifestations névrotiques qui s’ensuivent.

  3. La réaction d’une personnalité limite sera d’installer un clivage. Une partie, mais une partie seulement de la personnalité tiendra compte de la réalité, notamment sociale, l’autre partie l’ignorant totalement.

Redisons-le encore une fois : la possibilité de nier la réalité d’une situation ou de se cliver ne trouve pas sa source dans une question de gestion de la libido mais dans la manière dont nous construisons notre rapport au réel. Or, cette construction est fondée en premier lieu sur la distinction entre le soi et le non-soi, qui est au fondement du narcissisme ; cette distinction est déniée chez le psychotique et clivée chez l’état-limite.

Concaténation

Dans ce séminaire, nous avons commenté Jean Bergeret à diverses reprises. Cet auteur est en effet intéressant par la finesse de ses observations cliniques et aussi parce qu’il représente bien une tendance très classiquement freudienne.
Nous avons vu que pour Bergeret les états-limites ne représentent pas une catégorie à part entière. Cette conception est néanmoins loin d’être partagée par tous les psychanalystes freudiens. Cependant, même Jean Bergeret ne semble pas si sûr de lui : il se contredit très souvent ne serait-ce qu’en consacrant de très nombreux articles et un livre entier à cette question. On pourra se reporter sur ce point à mon article dans le tome 7 du manuel de l’EFAPO 
(bib 1) .

Il est peut-être temps maintenant de présenter nos propres hypothèses.

 

Les états-limites sous l’angle des trois formes

 

Le rapport à l’autre

Comme on le sait, Jacqueline Besson et moi-même relions les états-limites à la pathologie de la forme duelle. Avant de tenter de justifier une telle affirmation, nous allons rappeler quelques points essentiels concernant les trois formes. Je ne vais pas ici reprendre toute cette immense question et je renvoie ceux qui n’en sont pas familiers aux articles que Jacqueline Besson et moi-même avons écrits sur le sujet et qui sont dans le Manuel de l’EFAPO. Mais il nous faut insister sur quelques points :

La forme unaire

La forme unaire résulte du mouvement qui vise à l’affirmation de sa propre existence. « JE » existe par cette déclaration que n’entache aucun présupposé. Par cette affirmation qui fonde la liberté d’être, « JE » se constitue comme distinct du monde. Totale omnipotence et totale impuissance par conséquent.
Présentée de cette façon, la forme unaire est une propriété intrinsèque du vivant qui signe ainsi son autonomie. Cornélius Castoriadis et Francisco Varela ont particulièrement insisté sur cette autonomie du vivant. Dans le séminaire de l’an passé, je vous ai commenté le concept que Castoriadis appelle le « pour-soi ». Chaque espèce vivante (animal ou végétal)
crée un monde qui lui est propre. Ce monde spécifique est forcément adapté au monde que Castoriadis appelle ensidique (Le mot ensidique {ensembliste-identitaire} signifie : qui possède les propriété logiques usuelles. Le monde ensidique est, en gros, assimilable au monde des sciences physiques.), mais cette adaptation est particulière à chaque espèce vivante ; par exemple, chaque espèce s’adapte de manière idiosyncrasique aux radiations électromagnétiques (la lumière) :
La lumière n’existe pas pour un ver de terre, elle est utilisée pour extraire le carbone du gaz carbonique (fonction chlorophyllienne) par une plante, une chauve-souris
émet des ondes dont elle capte la réflexion sur l’environnement, tandis que pour l’homme, sensible à la bande 0,4µ - 0,8µ, la vision est le sens le plus important. Donnons encore quelques exemples :
Ophiocoma wendtii est une étoile de mer capable de fuir un prédateur et chercher refuge dans une anfractuosité avoisinante. Cela lui est possible grâce à une multitude « d’yeux » répartis sur toute la surface de son corps. Ces « yeux » sont des petites lentilles de calcium qui focalisent la lumière sur un faisceau de nerfs situé sous chacune d’entre elles. « L’image » du prédateur peut être ainsi encodée ainsi que « l’image » des crevasses protectrices ce qui permet la réponse de fuite adaptée à la situation. (bib 2) 
L’acuité visuelle des insectes est faible: de l’ordre de 1/100 (abeille) à 1/1000 (drosophile) de celle de l’homme. En revanche, ils peuvent percevoir jusqu’à trois cents images par seconde contre vingt-quatre pour l’homme (nos ampoules électriques leur apparaissent donc comme autant de clignotants). De plus, s’ils ne voient pas le rouge, ils sont sensibles à l’ultraviolet; ils perçoivent aussi la lumière polarisée qu’ils utilisent pour leur navigation. 
(bib 3) 
L’œil d’un coléoptère, le Chlorophanus, perçoit les déplacements en enregistrant les signaux lumineux qui parviennent à chaque facette de sa rétine, en comparant leur temps d’arrivée au centre cérébral et en intégrant l’information pour apprécier la vitesse et la direction des cibles visuelles. 
(bib 4) 
La grenouille ne peut distinguer ses proies que si elles sont mobiles. Sa rétine est divisée en quatre champs réceptifs, qui détectent respectivement le contraste, les convexités, les bords en mouvement, les ombres. Les vitesses de conduction des influx et les ouvertures sont spécifiques pour chaque champ. Quand un objet passe dans le champ visuel, l’obscurcissement entraîne une réponse des récepteurs d’ombre, qui est transmise très rapidement au cerveau et entraîne sa mise en éveil. L’attention de l’animal se fixe alors sur le bord mouvant de l’objet. Si ce bord est convexe et signifie une proie éventuelle, le détecteur de bords nets, qui possède une faible ouverture, permet une localisation suffisamment précise pour l’attaque et le gobage. 
(bib 5) 
Plusieurs espèces de Serpents, notamment le serpent à sonnettes, ou crotale, détectent des variations thermiques aussi faibles que 0,001 C (une main humaine est perçue à 30 cm de la tête). Leurs organes sensibles sont deux fossettes situées de chaque côté de la tête, entre l’œil et la narine. Le rayonnement infrarouge agit directement sur les terminaisons nerveuses, qui atteignent à ce niveau une densité extraordinaire (de 500 à 1 500 par mm2), sans l’intervention d’un dispositif amplificateur quelconque entre le stimulus et la fibre nerveuse afférente. » 
(bib 6) 
Ainsi, la plante qui utilise l’énergie lumineuse pour croître, la mouche sensible à la lumière polarisée, la chauve-souris avec son radar en alerte permanente, le ver de terre aveugle ne partagent pas les mêmes représentations des ondes lumineuses. Aucun de ces êtres vivants ne vit dans le même monde. Ceci est une vérité générale même si, dans le cas d’un système proies/prédateurs, il y a forcément une intersection des significations, ce qui ne veut pas dire les mêmes significations :
Les ânes aiment bien les carottes,
Mais les carottes n’aiment pas les ânes !

Or c’est précisément cette création d’un pour-soi qui est le temps de la forme unaire. Citons Castoriadis (qui évidemment n’emploie pas ce terme) :
« Nous sommes obligés de nous représenter le vivant comme une ouverture, comme un espace éclairé dans un milieu noir, obscur : le monde prévivant, le monde où il n’y a pas du pour-soi. L’émergence du pour-soi est comme l’émergence d’une source lumineuse qui du même coup « éclaire » l’espace intérieur d’une sphère. Mais l’image est insuffisante et même fallacieuse, pour autant que cette émergence ne se borne pas à éclairer une sphère mais la fait être comme cette sphère, avec ces figures sur ses parois internes, ces objets qui s’y meuvent, ces relations possibles entre ces objets – ou entre « objets » et pour-soi. Toujours est-il que nous sommes poussés à nous représenter une sorte d’obscurité prévivante du monde, une nuit cimmérienne – une Nux et Erebos dans laquelle il peut y avoir des protons, des électrons, des photons, des quarks et des galaxies – mais où la « lumière » n’est pas lumière mais simple radiation électromagnétique. Et la première « ouverture » qui y a lieu est opérée par le vivant en tant que, pour lui, il y a un monde et qu’il est construit par lui. Mais dans ce monde, le vivant se pose comme un centre, donc s’oppose aussi à autre chose (qui y appartient également), s’oppose à l’environnement et à d’autres êtres construit comme lui (les prédateurs, les proies, etc.). Cependant, ce à quoi il s’oppose n’appartient pas à l’altérité véritable, n’est pas de l’autre, ne représente pas un point de vue qui pourrait être éventuellement celle du pour-soi considéré. L’opposition reste extérieure. (bib 7) »
Cette distinction entre une opposition qui relève de la forme unaire et la considération d’une véritable altérité est absolument essentielle si on veut comprendre quelque chose à la psychose et aux états-limites. Cette distinction était déjà posée par Freud comme Castoriadis le remarque également, quand il affirme que l’inconscient ignore le temps et la contradiction. Freud ne veut pas seulement dire par là que l’inconscient ignore le principe de contradiction au sens logique mais aussi qu’il ignore tout principe opposé en tant que principe équivalent en droit. Nous ne sommes pas ici dans le registre duel des opposition fondées sur une identité de statut : haut/bas (échelle verticale), léger/lourd (échelle de poids), homme/femme (être humain), etc. mais sur un registre beaucoup plus radical où l’opposition engage l’existence même.

La forme duelle

Bien sûr, si les choses en restaient là, aucun pour-soi ne pourrait survivre car toute rencontre entre plusieurs pour-soi serait un risque mortel. Mais nous savons que tout vivant n’est que le représentant d’une espèce et qu’il est en communication avec d’autres pour-soi de la même espèce à l’intérieur de laquelle nous sommes obligés de supposer qu’il y a une certaine forme de communication (et pas seulement sexuelle). Cornélius Castoriadis poursuit ainsi la métaphore :
« Imaginez-vous marchant dans la nuit dans une forêt avec une lampe – vous êtes la métaphore du pour-soi ; autour, il y a quoi ? On ne sait pas – si on est enfant on a peur – mais il y a en tout cas hulè : forêt, bois, matière au sens premier ; et là-dedans, vous découvrez avec votre lampe cette petite sphère jaune et chaude dans et avec laquelle vous marchez et dans laquelle vous existez. Or, à partir du moment où il y a société, il y a plusieurs lampes de cette sorte, et il y a la possibilité que quelqu’un dise : je vois un monstre, et l’autre réponde : non, ce n’est pas un monstre, c’est le tronc d’un arbre mort. La différence avec le simple pour-soi est au moins double : ce n’est pas la simple pluralité de lampes mais qu’elles soient de même facture, produisant le même type de lumière avec des intensités, des limitations, des pouvoirs de résolution à la fois comparables et variables ; et que cette pluralité ait des effets additifs et même multiplicatifs sur la luminosité qui en résulte et sur les « dimensions » et le « détail » de la sphère totale éclairée ; enfin, que les porteurs de lampes puissent comparer entre eux ce qu’ils voient et en discuter. (bib 8) »
On le voit, la « discussion » ne peut avoir lieu qu’entre porteurs de lampes de même facture. Autrement dit, la forme duelle ne peut se développer que sur la base d’une identité de statut comme nous l’avons souvent souligné.
On voit donc qu’il y a deux façons totalement différentes pour un pour-soi d’envisager son rapport au monde selon que ce monde est vécu comme extériorité radicale ou partenaire possible d’une « discussion ». Et la question cruciale pour la psyché est précisément dans le passage de la première forme à la seconde. Passage de la forme unaire à la forme duelle dont nous ne finissons pas d’explorer les méandres.

La forme ternaire

Le ternaire est caractérisé par l’irruption du temps, de la transmission, et donc de la possibilité d’une évolution de l’espèce qui n’est plus seulement biologique mais construite de générations en générations. C’est aussi le lieu de la problématique oedipienne laquelle est intimement liée à la question des générations.
On a coutume de considérer que la forme ternaire constitue le social par excellence. Mais ceci n’est qu’approximatif car le social est en quelque sorte constitutif du vivant dans la mesure où un individu absolument unique (n’appartenant pas à une espèce) est une chose impossible.
En fait, nous venons de voir que le social est impliqué dès lors qu’un pour-soi est en contact avec un autre pour-soi de même « facture ». Si donc nous reprenons la question du passage de l’unaire au duel, de l’autre vécu comme fondamentalement dangereux à l’autre envisagé comme partenaire possible, on voit que cette question pose immédiatement celle de la constitution d’un imaginaire socialement constitué (le monde du pour-soi), sur la base duquel, justement, une « discussion » est possible.
Et plus si affinité !

Il y a une conséquence immédiate de cette observation : la question des états-limites est indissociable de la « morale » sociale, de ce qui fait consensus dans une société données, de ce qu’il convient de faire et de ne pas faire, et plus particulièrement encore sur le plan de la morale sexuelle, puisque la sexualité est précisément un des domaines privilégiés où la « discussion » entre deux pour-soi est constitutivement une propriété obligatoire du vivant.

Retour à la clinique

Nous pouvons maintenant revenir à notre affirmation selon laquelle les états-limites relèvent de la forme duelle.
Il y a d’abord le clivage : logiquement le clivage dénote bien une forme duelle puisqu’il y a deux. Cependant, il nous faut aussitôt nuancer cela ; il serait plus exact de dire qu’une personne clivée fonctionne tantôt selon une modalité unaire tantôt selon une modalité duelle.
Il y a aussi la question du rapport au réel dont nous avons vu qu’il n’est pas simplement nié comme dans la psychose. Mais là aussi, il nous faut plutôt considérer qu’il y a un rapport complexe entre un réel perçu selon un rapport d’extériorité radical ou bien un réel avec lequel il est possible de négocier et donc qu’il faut prendre en compte.

Si nous revenons sur les observations cliniques classiques sur les états-limites, nous avons vu que les difficultés relationnelles reviennent très souvent : transfert très labile, investissements puis désinvestissements massifs, etc.
Il est intéressant, à cet égard, de noter la position du psychanalyste André Green, par exemple dans une intervention dans le cadre d’un séminaire sur les états-limites qui s’est tenu à Saint Anne entre novembre 1996 et mai 1997 
(bib 9) .
Après une analyse historique rapide, André Green en vient à distinguer « deux applications différentes de la notion de transfert », ce qui est une distinction classique dans l’enseignement de l’EFAPO sur le transfert : la première concerne le transfert de la libido, la seconde le
« transfert d’un objet du passé sur un autre objet du présent : l’analyste.(bib 10)» Autrement dit, le transfert peut désigner le mouvement affectif du client vers son thérapeute ou bien la projection d’une situation du passé du client sur la personne du thérapeute. Nous retrouvons dans cette distinction le passage d’une théorisation fondée sur le refoulement des pulsions à une théorisation basée sur la relation d’objet. Il semble, d’après André Green, que l’enjeu actuel de la psychanalyse se situe bien dans ce passage d’une théorie des pulsions à une théorie des relations d’objet (bib 11) et ce passage a été largement imposé par la nature du transfert selon les différents patients : pour un psychotique, on a affaire à un transfert purement libidinal (mais de quelle force !) alors que dans les cas limites, le transfert tourne essentiellement autour de la relation avec le thérapeute où la « question du narcissisme est tout à fait fondamentale.(bib 12)»
Or cette relation au thérapeute n’est pas seulement l’affaire du client. André Green insiste là-dessus : la relation d’objet a deux termes
« puisqu’il y a un objet qui est « dans le moi » et il y a aussi un objet extérieur au moi. C’est dans le jeu du renvoi de l’un à l’autre qu’on peut parler d’une conception de l’objet.(bib 13)» On voit qu’ici André Green s’écarte de la conception positiviste de Freud pour qui l’objet a une existence « en soi », indépendante du regard qu’on lui porte et où l’objet interne n’est qu’un calque plus ou moins déformé de l’objet « réel ». C’est que, depuis Freud, la phénoménologie de la perception s’est imposée sans compter la conception scientifique actuelle du réel.
Il n’est donc pas question pour l’analyste de se tenir dans une stricte neutralité ; sa réalité, la réalité de son attitude sera déterminante, d’autant plus que, chez les états-limites, il y a une « 
extraordinaire porosité » ou bien une « extrême sensibilité à l’intrusion. »
On voit donc ici qu’à l’évidence nous pouvons parler de forme duelle…..

Cette position d’André Green toutefois ne semble pas prendre en compte une catégorie d’états-limites qui se situeraient du côté de la perversion ou la psychopathie. Mais la théorie des trois formes nous permet d’en dire davantage : il y a en effet deux séries de difficultés psychogénétiques possibles liées au passage de la forme unaire à la forme duelle que nous pouvons préciser en utilisant le modèle du cercle psycho-organique. De notre point de vue, en effet, le cercle décrit très finement le passage de la forme unaire (points 9 et 1) à la forme duelle (points 6). Les points 3 et 4 notamment permettent de comprendre beaucoup de disfonctionnements liés à ce passage. On pourra ainsi distinguer les pathologies liées au narcissisme primaire, correspondant au passage du point 1 au point 2 du cercle de celles liées au narcissisme secondaire, davantage référées aux points 3 et 4 :
Dans le premier cas, on aura des personnalités très vulnérables dont l’enveloppe psychique est fragile et pouvant connaître des épisodes psychotiques relativement fréquents. L’autre est vécu comme un support indifférencié et dont la défaillance toujours menace. Ce sont ces personnes que semble décrire André Green (de même que Ferenczi ou Winnicott).
Dans le second cas, on aura des personnalités plus perverses, voire psychopathes car le problème se joue bien davantage dans la confrontation avec l’autre : il s’agira de le détruire pour ne pas être détruit par lui. C’est à ce type de comportement que semble faire référence Daniel Sibony dans son livre
Perversion, déjà citée. Ces personnes paraissent plus stables et mieux structurées que dans le premier cas. Mais les épisodes psychotiques, s’ils sont moins fréquents y sont beaucoup plus graves. Cela n’est paradoxal qu’en apparence : l’enveloppe narcissique est bien plus rigide ; si elle est trop menacée, elle explose.

Il faut aussi prendre en compte le passage de la forme duelle à la forme ternaire, autrement dit, le rapport à la loi. Là aussi on peut voir de dégager deux problématiques qui vont renforcer les deux types décrits ci-dessus, selon que la loi est vécue comme non sécurisante ou comme un défi à combattre.
Dans le premier cas, la personne ne se sent pas protégée par la loi : celle-ci menace son enveloppe tout comme le monde extérieur. Contrairement au psychotique, cette personne voit bien la réalité mais cette réalité est perçue uniquement sous son aspect destructeur.
Dans le second cas, le rapport de confrontation par rapport à la loi aura le même caractère de défi que dans le rapport à l’autre. La loi est vécue comme un ennemi qu’il faut asservir et plier à son bon vouloir. On voit cela très clairement chez Sade, par exemple : le persécuteur va expliquer dans de longs développements pourquoi il a raison de torturer sa victime. Ce comportement est d’ailleurs parfaitement banal chez toutes les classes dominantes : il ne leur suffit pas d’être les maîtres, il faut encore qu’une raison « supérieure » légitime ce pouvoir.

Dans tous les cas, il est remarquable que tous les auteurs insistent sur la nécessaire spécificité de la relation entre thérapeute et client. Comme on l’a vu, André Green souligne que dans l’affaire, il n’y a non seulement l’image de l’autre présent dans la tête du client mais aussi la réalité effective de cet autre. On ne saurait mieux souligner que ce qui se joue est bien dans l’ici et maintenant de la séance, dans la vérité de la relation entre le thérapeute et son client. Soit précisément la forme duelle.

Retour à Bergeret

Nous avons vu que pour Bergeret les états-limites ne représentent pas une catégorie à part entière. Comment peut-on comprendre ce qui semble être un étrange aveuglement ? Comme nous allons le voir, c’est que Bergeret, comme beaucoup de psychanalystes, ne peut pas dissocier le complexe de castration et le complexe d’Œdipe.
Par ailleurs, Bergeret, dans son désir de ne pas attribuer le statut de catégorie aux états-limites en vient à énoncer ce qui me semble une contre-vérité clinique : il affirme en effet que ceux-ci constitue un domaine très mobile. Pour ma part, je ne considère pas du tout ce domaine comme mobile. Il me semble au contraire qu’il y a une extrême rigidité dans les symptômes de la plupart des personnalités perverses ou narcissiques sans compter les psychopathes. Il est vrai cependant que l’on peut assister parfois à un effondrement psychotique brutal et je conviens que cette rigidité n’est que le signe d’une très grande fragilité de l’enveloppe narcissique.
Car c’est bien le narcissisme qui est le point-clé de la question, comme Bergeret lui-même le souligne, comme le fait aussi André Green :
« L’état-limite se situe avant tout comme une maladie du narcissisme. Ayant dépassé le danger de morcellement, le Moi n’a pu accéder cependant à une relation d’objet génitale, c’est-à-dire au niveau des conflits névrotiques entre le Ça et le Surmoi. La relation d’objet est demeurée centrée sur une dépendance anaclitique à l’autre. Le danger immédiat contre lequel se défend l’état-limite c’est essentiellement la dépression.(bib 14)»
Mais c’est que justement entre le dépassement du danger de morcellement (la phase schizo-paranoïde de Mélanie Klein) et le conflit œdipien, il y a la constitution de l’identité dans son rapport à l’autre. Et où est la blessure narcissique fondamentale si ce n’est dans le complexe de castration ? Et de quoi s’agit-il alors si ce n’est d’accepter de n’être pas le tout ?
Ouvrons ici une (petite) digression : nous interprétons le passage de la forme unaire à la forme duelle comme l’acceptation de n’être pas le tout, c’est-à-dire comme l’abandon de l’omnipotence. Or, ne retrouve-t-on pas là, avec un langage certes différent, la problématique de la constitution d’une altérité réelle que nous décrit le mythe de Castoriadis quand le pour-soi doit composer avec d’autres pour-soi porteur d’une lampe de même facture que la sienne propre ?
Pour revenir au complexe de castration, beaucoup de psychanalystes refusent la dissymétrie entre filles et garçon affirmée par Freud (Bruno Bettelheim dans
Les blessures symboliques, Christiane Olivier, Marie Balmary…). Selon ces auteurs, ce qui est en jeu, c’est d’accepter l’altérité radicale de l’autre en ce qu’il est quelque chose que je ne suis pas. Il y a bien abandon nécessaire d’une position de toute puissance où je suis le tout. D’où la blessure narcissique. Bergeret en convient d’ailleurs parfois : « … la névrose constitue un destin spécifique et une porte d’entrée dans la finitude. L’acceptation de l’appartenance à un seul sexe et de l’irréductible issue mortelle en sont de surcroît les jalons principaux.(bib 15)»
Mais c’est que justement l
’acceptation de l’appartenance à un seul sexe et l’irréductible issue mortelle ne sont pas choses identiques. La première est liée à la question de l’identité (en tant que je suis différent de l’autre) et la seconde à celle de la place (en tant que se soumettre à l’interdit de l’inceste est aussi se situer clairement dans la succession des générations). C’est ce que voit pourtant Bergeret dans cette observation déjà citée : « L’élément fondamental de la sexualité névrotique est son caractère génital c’est-à-dire relatif à une position relationnelle dans le conflit œdipien. Tout autre en effet sont les problèmes sexuels relatifs à l’identité du sujet qui tout en n’étant pas de l’ordre de la psychose ne correspondent pas à la description classique de la névrose.(bib 16)»
Je ne saurais mieux dire en effet. Il y a bien une problématique de l’identité, liée au complexe de castration distincte du problème de la position relationnelle dans le conflit œdipien. Le complexe de castration me confronte à ma capacité d’établir une relation à l’autre en tant que même et différent à la fois. La question dans le conflit œdipien est lié à la loi à travers l’interdit de l’inceste, qui enjoint à chacun de rester à sa place : le père à sa place de père (et non d’amant), la fille à sa place de fille. Acceptant cela, le père accepte que sa fille ait un enfant d’un autre homme : il deviendra donc grand-père et tous ceux qui le sont devenus savent que c’est la porte sur la mort. C’est un peu différent pour la mère mais cette différence n’est pas essentielle à notre propos.
La problématique de l’identité mérite donc pleinement d’entrer dans une catégorie à part car tout le monde ne franchit pas cette étape sans dommage ni sans s’y trouver fixé.
Ainsi, du point de vue psychogénétique, pourrait-on peut-être, et sans trahir Freud, distinguer trois étapes (et non pas deux) dans la maturation de la psyché :

  1. La problématique de la fusion-séparation où se joue la question du dedans et du dehors (et où je peux tout à fait souscrire à l’analyse de Bergeret).

  2. La problématique de l’identité où il s’agit d’accepter de n’être pas l’autre et d’entrer néanmoins en dialogue avec lui.

  3. La problématique œdipienne où se qui se joue est la question de la place du sujet dans un système ordonné (et comprenant donc plus de deux termes).

Chacune de ces trois étapes aura ses écueils, ses fixations et ses évitements. Bien entendu, ceux de la deuxième étape correspondraient aux états-limites qu’il serait sans doute alors plus judicieux d’appeler pathologies du narcissisme.

Nous allons nous arrêter là pour ce soir.

 

Bibliographie

  1. Yves Brault, Les états-limites, pulsions et symbolisation, in Manuel d’enseignement de l’EFAPO, tome 7, 2005.

  2. In Antonio R. Damasio - Spinoza avait raison - Odile Jacob - 2003 - Page 202.

  3. Jean-Yves - Toullec Encyclopædia Universalis 2000 - Article Vision des insectes

  4. Roland Boucart  - Encyclopædia Universalis 2000 - Article Bionique

  5. Roland Boucart  - Encyclopædia Universalis 2000 - Article Bionique

  6. Roland Boucart  - Encyclopædia Universalis 2000 - Article Bionique

  7. Cornélius Castoriadis ; Sujet et vérité, Séminaires à l’EHESS ; Seuil ; 2002 ; pages 253-254.

  8. Cornélius Castoriadis ; Sujet et vérité, Séminaires à l’EHESS ; Seuil ; 2002 ; pages 255.

  9. André Green, Genèse et situation des états-limites, in Les états-limites, puf, mars 2002.

  10. André Green, Genèse et situation des états-limites, opus cité, page 31.

  11. André Green, Genèse et situation des états-limites, opus cité, page 34 et suivantes.

  12. André Green, Genèse et situation des états-limites, opus cité, page 33.

  13. André Green, Genèse et situation des états-limites, opus cité, page 38.

  14. Jean Bergeret et coll., Psychologie pathologique, opus cité, page 201.

  15. Bernard d’Espagnat, Traité de physique et de philosophie, Fayard, 2002, page 144.

  16. Bernard d’Espagnat, Traité de physique et de philosophie, Fayard, 2002, page 141.

 

 

 

 

Clinique des état-limites 

V. Le point de vue d'André GREEN

D’après : Green, A. (2002). Genèse et situation des états limites, In Les états limites. Paris : PUF, Petite bibliothèque de psychanalyse, pp. 45-68.

1. Généralités sur les états limites :

1.1. Les principales théories avant Green :

1.1.1. Freud :

Freud montre que le mécanisme de clivage, central chez les états limites, permet au Moi de rester organisé et protéger la partie qui fonctionne bien.
A partir de 1913/1914, dans « Remémoration, répétition, perlaboration », Freud voit qu'il y a quelque chose d'important: la répétition. En 1920, dans « Au-delà du principe de plaisir », il va montrer que quand le sujet répète, quand il y a compulsion de répétition, le sujet va passer à l'acte et il montre comment l'acte, c'est-àdire la décharge, menace l'élaboration psychique. Il lui a fallu du temps pour se rendre compte qu’un certain nombre de structures n’étaient plus gouvernées par le principe de plaisir/déplaisir mais vouées à l’inertie stérilisante par l’intermédiaire de la compulsion de la répétition qui concerne aussi bien les expériences douloureuses qu’agréables. Freud constate ainsi que chez les états limites ce n’est plus la réalisation du désir qui s’accomplit ou prévaut, mais la tendance à l’agir : la remémoration cède donc la place à l’actualisation.
C’est à partir de cette découverte que le modèle Freudien bascule et que la référence au désir inconscient cesse d’être le critère qui règne universellement sur l’ensemble des processus psychiques. Le modèle devient celui de la motion pulsionnelle qui renvoie à la décharge aveugle et irrémédiable dans le but de soulager l’appareil psychique, ce qui ne renvoie pas à une référence au plaisir mais à la sauvegarde minimale de la liaison psychique primaire. On passe donc ici de la première à la seconde topique où
l’inconscient est passé sous la rubrique du Ça et où Freud ne fait plus aucune allusion à une activité représentative d’aucune sorte ; en effet, dans le Ça rien ne correspond à l’idée de contenu.
La motion pulsionnelle vient donc se substituer à celle de représentation et il n’est plus fait référence au désir : la représentation n’est plus une donnée mais le résultat d’un travail. L’attente du désir est supprimée et l’on ne parle plus de désir chez ces patients, chez lesquels c’est la tendance à exciter la pulsion vers la décharge et la répétition en tant que ces processus court-circuitent l’élaboration psychique qui domine. Cet agir nous renvoie au concept de pulsion, et c’est bien cela qui est l’enjeu.

1.1.2.Winnicott :

L'objet subjectif :
Pour Winnicott, l'objet subjectif est l'objet que l'enfant se construit dans un premier temps avec l'illusion que c'est lui qui l'a créé. Puis petit à petit, avec l'évolution de l'enfant, et grâce à l'espace transitionnel, l'enfant va pouvoir transformer cet objet subjectif en objet objectif en passant par l'objet transitionnel.

L’espace transitionnel :
Winnicott parle de l’aire intermédiaire (espace transitionnel) et de l’impossibilité de l’enfant, dans certains cas, de le constituer sans possibilité de médiation entre principe de plaisir et principe de réalité.
Selon Green, il est important de prendre en compte deux aires limites dans l’appareil psychique :
· Une aire intermédiaire dans l’espace du dedans, entre l’inconscient et le conscient-préconscient
· Un espace potentiel entre le dedans et le dehors.
Les sujets états limites ont besoin d’une distance psychique pour éviter à la fois l’absence et l’intrusion, et cela entraîne une incapacité à créer les dérives de l’espace potentiel. Les limites importantes sont la limite entre l'objet interne et l'objet externe, la limite entre les angoisses de séparation et d'intrusion.

Le contre-transfert :
Le contre-transfert est, selon Winnicott, un outil privilégié pour sortir de l’impasse ou l’analyste est mis. Les sujets limites ressentent le cadre et l’analyste non pas comme représentation de la mère mais comme leur propre mère.

Le faux-self :
Winnicott explique le fonctionnement des tendances narcissiques des états limites par le biais de son concept de “ faux-self ”, résultat d’une adaptation excessive du sujet à l’objet satisfaisant les besoins.
Ce faux-self ne se construit pas sur des expériences réelles de l’enfant mais sur l’adaptation complaisante de ce dernier à l’image que sa mère s’est faite de lui. Cette organisation en faux-self est donc davantage au service du narcissisme de la mère que de celui de l’enfant. En outre, les traits narcissiques de ces patients sont différents d’un narcissisme habituel, c’est comme si le faux-self alimentait un narcissisme d’emprunt : le narcissisme de la mère qui aurait réussi à s’approprier le narcissisme de son enfant.

1.1.3. Bergeret :

Le tronc commun des états limites :
Le Moi, dans le cas des états limites, a dépassé sans de trop grandes frustrations ni de trop grosses fixations le moment où des relations initiales et précoces très mauvaises à la mère auraient pu opérer une préorganisation de type psychotique. Ce Moi continue donc son cheminement vers l’Oedipe quand subitement, au moment au début de l’Oedipe le plus souvent, cette situation relationnelle triangulaire et génitale ne peut s’aborder dans des conditions normales : c’est ressenti par le sujet comme une frustration
très vive, un risque de perte d’objet : c’est le “ traumatisme psychique précoce ”, qui correspond à un émoi pulsionnel intense survenu dans un état encore trop mal organisé et trop peu mûr quant à son équipement, ses adaptations et ses défenses, pour y faire face dans des conditions inoffensives. L’enfant est entré d’un seul coup trop massivement, dans une situation oedipienne à laquelle il n’était pas du tout préparé. Il lui sera impossible de s’appuyer sur l’amour du père pour supporter ses sentiments hostiles envers la mère, et inversement, de s’appuyer sur l’amour de la mère pour négocier sa haine du père. Il lui sera également difficile d’utiliser le refoulement pour éliminer du conscient l’excès de tension sexuelle ou agressive.
L’enfant se trouvera placé devant la nécessité de faire appel à des mécanismes de défense plus archaïques, plus coûteux pour le Moi, tels que le déni des représentations sexuelles (et non de la réalité), le clivage de l’objet, l’identification projective ou le maniement omnipotent de l’objet, sous ses formes les plus variées.
Ce premier “ traumatisme précoce ” jouera le rôle de désorganisateur. Son effet sera de stopper l’évolution libidinale ultérieure du sujet. Il y aura une pseudo-latence plus précoce et plus durable que la latence normale. Cette pseudo-latence se prolongera bien au-delà de l’adolescence pour couvrir toute une partie de l’âge adulte, parfois même sa totalité. Ce blocage évolutif de la maturité affective du Moi au moment où celle-ci n’est pas davantage différenciée sexuellement constitue ce que Bergeret a appelé “ le
tronc commun des états limites ”. Ce tronc commun ne peut que demeurer dans une situation “ aménagée ” mais non fixée ; c’est une “ organisation ” au statut provisoire. C’est un effort coûteux du Moi, nécessitant sans cesse la mise en jeu de contre-investissements ou de formations réactionnelles, dont le but est de demeurer à égale distance des deux grandes structures dont l’une s’est trouvée heureusement dépassée (structure psychotique) et l’autre malheureusement pas atteinte (structure névrotique) par l’évolution tant pulsionnelle qu’adaptative du sujet. Ces deux structures vont rester un “ point de mire ” ambigu pour le Moi : angoisse de tomber dans le morcellement psychotique mais envie des défenses plus solides qui s’y rencontrent ; et envie et angoisse de la génitalité névrotique et des plaisirs qu’elle pourrait procurer.

L’organisation limite :
Alors que le propre de la structure névrotique est de reposer sur un aménagement des conditions d’armistice dans le conflit latent qui oppose le Ça au Surmoi à travers le Moi ; et que la structure psychotique correspond quant à elle à un conflit entre pulsions et réalité, conflit dont le Moi arrive à se trouver exclu ; pour l’organisation limite c’est différent. En effet, il s’agit avant tout d’une maladie du narcissisme ayant dépassé le danger de la psychogenèse de type psychotique mais le Moi n’ayant pu parvenir
à une psychogenèse de type névrotique : la relation d’objet est ainsi centrée sur la dépendance anaclitique à l’égard de l’autre ; le danger immédiat contre lequel tout sujet limite lutte étant la dépression.

Le Moi anaclitique :
Il y a coexistence au sein de la personnalité limite de deux secteurs opérationnels du Moi, l’un demeurant dans le cadre d’une classique adaptation aux données de la réalité extérieure et l’autre fonctionnant sur un mode beaucoup plus autonome par rapport à la réalité, et essentiellement fixé aux besoins narcissiques internes, à l’anaclitisme rassurant.
Le noyau même du Moi n’est pas touché par cette défense. Le Moi se déforme dans certaines de ses fonctions et va opérer sur deux registres différents : d’une part un registre adaptatif dans tout le champ relationnel où il n’existe pour l’individu aucune menace, sur le plan narcissique tout autant que sur le plan génital ; d’autre part un registre anaclitique, dès qu’une menace de perte d’objet apparaît, à la suite de dangers se plaçant tout aussi bien sur le plan narcissique que sur le plan génital.
Tout le problème économique de l’organisation se jouerait dans les rapports entre ces deux systèmes adaptatifs et défensifs à la fois, permettant au Moi une certaine sécurité et une certaine mobilité mais ne constituant jamais une solidité véritable.

La relation d’objet anaclitique :
Alors que les structures psychotiques présentent une relation d’objet de type essentiellement et exclusivement narcissique et que les structures névrotiques manifestent une relation de mode génital ; les organisations limites demeureraient en partie bloquées dans leur évolution affective à une relation d’objet de type principalement anaclitique, témoignant d’un attachement particulier à l’objet.

L’angoisse dépressive :
C’est l’angoisse de dépression qui survient dès que le sujet imagine que son objet anaclitique risque de lui faire défaut, de lui échapper. L’anaclitique a besoin de l’autre à ses côtés : s’il redoute les dangers de l’intrusion dans la trop grande proximité, il ne peut se résoudre à demeurer seul.
L’angoisse spécifique de chacun signe sa position dans le monde : l’angoisse de morcellement est une angoisse sinistre, de désespoir et de repli. L’angoisse de castration est une angoisse de faute, dirigée vers un futur anticipé sur un mode érotisé. Et entre ces deux positions extrêmes, l’angoisse de dépression se situe comme concernant à la fois le passé et le futur : elle rappelle, comme le dit Ralph Greenson en 1959 “ un passé malheureux, mais témoigne en même temps d’une espérance de sauvetage investie dans la relation de dépendance féconde à l’autre ”.

Les instances idéales :
Dans ces organisations, si le rôle du Surmoi demeure encore bien imparfait, l’Idéal du Moi au contraire se comporte en véritable pôle autour duquel s’organise la personnalité.
Bergeret compare les lignées névrotique et narcissique comme suit :
· articulation des facteurs de la lignée névrotique : Oedipe - Surmoi - conflit génital - culpabilité - angoisse de castration - symptômes névrotiques.
· articulation des facteurs de la lignée narcissique : narcissisme - Idéal du Moi - blessure narcissique - honte - angoisse de perte d’objet - dépression.
Le Surmoi classique de la structure névrotique, héritier et successeur du complexe d’Oedipe, ne saurait se constituer de façon complète chez les sujets limites dans la mesure où les vécus oedipiens se seront trouvés sensiblement escamotés.

Clinique des état-limites 

[suite 2/2]

1.2. Sémiologie des états limites :

Symptomatologie d’apparence névrotique :
Symptômes hystériques : états crépusculaires (patient bizarre, obnubilé, dans le flou), symptômes d’apparence conversionnelle : maux de tête.
Symptômes phobiques : phobies sociales polymorphes, essentiellement, peur d’être regardé.
Symptômes obsessionnels : absence de lutte anxieuse (très caractéristique), idées obsédantes sans la lutte des obsessionnels. Ce n’est pas le désir d’être puni mais le désir d’être reconnu.
Ces symptômes sont en permanence accompagnés d’une angoisse diffuse, non récupérée par les symptômes.

Symptomatologie dépressive (toujours présente) :
Bergeret a insisté sur le danger du traitement des patients limites qui est le danger de la dépression anaclitique (départ de l’analyste) à comprendre comme dépression essentielle, masquée, où la souffrance morale n’est pas sur le devant de la scène, occupé par les troubles somatiques (faim, sommeil et somatisation). Il y a aussi difficulté à mentaliser ; pensée opératoire : factuelle, privée de fonctionnement préconscient (activité fantasmatique).

Passage à l’acte, voire à des conduites antisociales (cf. Winnicott) :
Les troubles du comportement de type impulsif touchent l’ensemble de la vie du sujet : instabilité affective, professionnelle, etc.
Chez ces patients la symbolisation fait défaut, et le passage à l’acte fait partie de leur mode relationnel, soulignant la fragilité du moi, et l’alternance entre dépendance/autosuffisance, idéalisation/dévalorisation, fusion/fuite, demandes massives/angoisses d’abandon. La manipulation agressive de l’autre caractérise leur
mode relationnel.
Les passages à l’acte sont principalement autoagressifs à type d’automutilation, de tentatives de suicide, d’ivresses aiguës, surdosage de toxiques ou de médicaments, d’accès boulimiques, d’accidents de la voie publique ou autres conduites à risque récurrents. Ils peuvent être également hétéroagressifs à type de colères, violence, vols... Les passages à l’acte touchent également la vie sociale du patient avec ruptures sentimentales, ruptures professionnelles à répétition malgré une bonne qualité d’investissement.
Kernberg a précisé que le passage à l’acte est égosyntonique, c’est à dire qu’au moment où le patient passe à l’acte, il obtient une satisfaction pulsionnelle, un soulagement, avec à distance une critique sévère de son geste. Cependant, aucune élaboration n’est possible d’un passage à l’acte à un autre, du fait du clivage défensif et de l’absence d’intégration des instances surmoïques, entretenant les répétitions.

Dépendance (thérapeute, addictions de tout genre : alcool, drogue, objets multiples) :
Conduites sexuelles déviantes, liées aux séparations et à une défense contre la dépression. La vie amoureuse et sexuelle est assez chaotique, le sujet ne supportant pas que l’autre puisse être séparé de lui. Les conduites de dépendance émanent d’un mode relationnel dépendant du patient limite.

Fréquence des troubles de la pensée :
Green évoque également l’étrangeté chez ces patients :
D’une part, l’intemporalité fondée sur la douleur de penser : ce sont des pensées étranges “ par le blocage de la vie qui est en eux, ça leur permet de réussir à arrêter le temps ” (le temps n’a aucune réalité).
Comportements étranges de ces patients quand on leur donne une interprétation d’autre part. En effet, alors que la première partie est entendue, il remarque que dès qu’il touche au noyau conflictuel, le patient fait le sourd. Il s’agit de phénomènes d’hallucinations négatives autour de la perception des paroles et de leurs implications significatives, et non pas simplement un refoulement.

Les somatisations :
Exemple de la cardiopathie du patient diagnostiqué “ État limite ” par Green, en réponse à une somme de traumas (fin avec son 1er analyste, aventure avec une femme qui le plaque pour un de ses amis). Selon Green, plus que d’un simple refoulement, il y a une véritable amnésie chez ces patients.

Autres troubles des conduites :
Anorexie/boulimie, conduites perverses...

1.3. Étude métapsychologique :

1.3.1. Les limites chez les états limites

Le concept de limite :
Freud utilisait dans sa seconde topique le terme de “ limite ” pour désigner les zones d’élaboration psychique au niveau des transitions entre le Ça et le Moi, ainsi qu’entre le Moi et le Surmoi.
Selon Green, il n’y a pas, dans le concept de “ limite ”, de clivage très net, que ce soit entre le soma et le monde extérieur ou à l’intérieur de l’espace psychique. Il propose ainsi de placer la pensée dans un carrefour entre le dedans et le dehors (limite verticale) et entre les deux parties qui séparent le dedans (limite horizontale).

La porosité des limites :
La fonction de contenance est défaillante et vont apparaître deux types d’angoisse, l’une déterminée par une excitation pulsionnelle diffuse et l’autre créée justement par une image du corps en tant que “ sac comme une véritable passoire ” (angoisse de vidage).
La fonction d’individuation est mal assurée et il y a une menace du sentiment d’identité, ce qui déclenche des impressions d’inquiétante étrangeté.
La fonction d’intersensorialité (lien entre les sensations, création de l’unité de sensation) fonctionne très bien et serait même surinvestie.
La fonction de soutien de l’excitation sexuelle est généralement intégrée même si elle se manifeste sur un mode sporadique d’alternance entre des emballements libidinaux intenses et des déceptions dépressives tout aussi vives (ex. Don Juan).
La fonction de recharge libidinale est aussi alternative.
La fonction d’inscription des traces sensorielles permet de marquer la psyché par ce qui vient de l’extérieur. On trouve généralement une hypersensibilité à l’impact du dehors ; c’est quelqu’un de très réactif, qui se dit lui-même hypersensible.

La pathologie de l’intériorité et le fonctionnement psychique en extériorité :
Ce défaut, chez les états limites, d’espace psychique propre, de monde interne, d’univers de représentations donc d’autonomie vient d’un défaut, d’une inefficacité du refoulement et de ce que permet le refoulement, la symbolisation, la métaphorisation. Le défaut d’intériorité conduit à ce que le patient fonctionne en extériorité. Il expulse à l’extérieur pour tenter de retrouver l’espace.
André Green propose ce qu’il appelle la négativation (travail négatif) des représentations, travail qui est une stratégie anti-pensée, qui va empêcher le sujet de penser par l’acte, dans l’autre. Chaque pensée est non investie, attaquée pour laisser toujours place à quelque chose de plus acceptable pour le sujet, qui est à nouveau l’acte. Le travail analytique consiste à aider le sujet à essayer de lier un certain nombre d’expériences entre elles. Commencer à constituer une sorte de moi.

1.3.2. Les angoisses :

Angoisses d’anéantissement, angoisses assez persécutrices qui renvoient à des détresses psychiques
Angoisses de castration du versant névrotique. Ces angoisses sont plus liées à la position narcissique phallique et à des angoisses de pénétration qui sont absolument insupportables, dans la mesure où les limites ne sont pas solides. Moins les limites sont solides, plus les angoisses de pénétration, d’intrusion sont fortes, plus la passivité est redoutée.
Angoisses dépressives : ces patients témoignent d’une grande sensibilité à la perte de l’objet mais aussi d’une capacité de récupération objectale par un objet substitutif fragile et dangereux. Il y a une dimension mélancolique liée à la perte qui va avec une récupération sur un mode sadique oral. L’angoisse est diffuse, flottante, se caractérise par la facilité avec laquelle elle envahit le patient, et par sa labilité. Cette intolérance du patient à son angoisse témoigne d’une " faiblesse du moi ". Pour Bergeret, cette angoisse correspond à une angoisse de perte d’objet, et diffère de l’angoisse de castration du névrosé, et de l’angoisse de morcellement du psychotique. Elle témoigne de l’incapacité du sujet à la lier efficacement et la contrôler par la mise en place d’opérations défensives stables ou des compromis symptomatiques efficaces.

1.3.3. La relation d’objet :

La bi-triangulation :
Chez les sujets limites, les relations ne sont pas duelles mais triangulaires. Différemment d’une relation triangulaire normale où le sujet a des sentiments ambivalents, à la fois positif et négatif, pour son père et sa mère ; il y a, chez le sujet limite, clivage entre le bon et le mauvais, l’idéalisé et le persécuteur car un parent est totalement et uniquement bénéfique et l’autre uniquement maléfique. Le bon parent étant inaccessible et le mauvais parent toujours envahissant.
Il s’agit donc d’une triangulation fondée sur une relation entre le sujet et deux sujets symétriquement opposés qui ne font qu’un, d’où l’expression “ bi-triangulation ”.
Tout se passe comme si le fait que la relation d’objet soit remplie de destructivité obligeait le sujet à édifier une relation d’objet narcissique idéalisée nécessairement défaillante ; l’idéalisation excessive du bon parent n’étant pas assez forte pour faire face à l’aspect mauvais et omnipotent de l’autre “ mauvais ” parent. Les fixations de haine sont donc beaucoup plus tenaces que celles de l’amour : le sujet a la conviction que ses parents ne lui ont pas donné d’amour, il ne peut donc renoncer à ceux-ci sans vouloir obtenir d’eux cet amour manquant afin de réparer le préjudice qu’il a subi. En outre, s’il se sent coupable de haïr ses parents, cette culpabilité est moins forte que celle qu’il peut avoir s’il renonce à les haïr, car ce serait prendre le risque de les faire disparaître de soi.
La mère est en général une femme narcissique elle-même, ayant une relation très en miroir avec sa fille. Le père, quant à lui, apparaît comme un objet de la mère, une sorte de pénis dans le ventre de la mère. La différence des sexes n’est pas bien articulée ; il y a du bon et du mauvais. Bonne mère et mauvais père ou l’inverse.
On peut bien repérer trois termes de l’organisation oedipienne, à savoir un sujet uni par des relations à ses géniteurs, unis entre eux par la différence des sexes. Mais cette différence des sexes ne structure pas la relation et ne permet pas le jeu des identifications habituelles. Il y a deux termes qui gardent leur différence et se trouvent identifiées selon leur qualité bonne ou mauvaise. Il n’y a pas d’introduction d’un troisième terme et possibilité de faire un enfant. Il y a un vide, manque, absence.
Ce fonctionnement oedipien extrêmement complexe fait que il y a une place réduite accordée à la sexualité génitale, en particulier parce que du côté du père il n’y a guère de fonction de père interdicteur (une petite part mais surtout de l’archaïque). Comme les images parentales par ailleurs sont essentiellement différenciées selon leur qualité bonne ou mauvaise, lorsque le sujet se rapproche d’un bon objet, c’est en général une angoisse massive parce qu’il devient le mauvais.

La folie privée :
Selon Green, les sujets limites, en dehors de la cure analytique ne “ semblent être ni plus ni moins fous que les autre sujets névrosés puisqu’ils sont capables d’assurer les tâches auxquelles ils doivent faire face et qu’ils savent s’adapter à leur environnement ”. C’est par contre lorsque le transfert analytique a lieu que Green observe un tout autre fonctionnement psychique qui s’exprime par une extrême sensibilité à l’abandon comme à l’intrusion : l’état limite cherche en effet, en maintenant une distance psychique, à se mettre à l’abri de la double menace de l’invasion et de la perte définitive de l’objet.
Selon Green, le sujet se protège de l’intrusion parce qu’il désire inconsciemment refusionner avec sa mère afin d’être réduit à une passivité totale ; et se protège de l’abandon parce qu’il veut se réfugier dans une autosuffisance constante et mythique qui lui permettra d’éviter toutes les variations que ses parents lui ont fait subir.
Green a également remarqué que lorsque le psychanalyste fait des tentatives d’interprétations, le sujet prend ces interprétations pour la folie de celui-ci : c’est ainsi qu’il a utilisé le terme de “ folie privée ” qui ne se révèle que dans l’intimité de la relation transférentielle.
Il a, de plus, fait le rapprochement entre ce qui se passe dans l’analyse et le mode de relation à l’objet, observant que si l’interprétation remplit trop précocement le vide, le sujet répète l’intrusion du mauvais objet ; et que si elle laisse ce vide tel quel, le sujet répète alors l’inaccessibilité du bon objet.
Toujours selon Green, “ les retours en arrière dans l’analyse, les recrudescences agressives et les effondrements périodiques après des progrès sensibles sont les témoins d’un besoin de ces sujets à maintenir à tout prix une relation avec un mauvais objet interne ”.

L’implication de ces relations sur la pensée :
Le fait que l’objet ne soit jamais absent ne permet pas au sujet de créer l’absence et de créer, en pensée, l’objet. A l’inverse, l’objet inaccessible ne peut jamais de façon durable être amené dans l’espace psychique personnel du sujet ce qui induit une incapacité de celui-ci à créer l’objet de façon imaginaire ou métaphorique. C’est ainsi que le sujet se retrouve dans un conflit entre le trop et le pas assez qui va amener cette idéalisation divinisante du bon objet inaccessible et cette persécution diabolique par le mauvais objet.
L’effet produit en est la paralysie de la pensée qui se traduit par des impressions de tête vide, de trous dans l’activité mentale, d’impossibilité de se concentrer.
Cette impasse s’exprime également dans la vie quotidienne du sujet limite qui erre sans cesse d’un endroit à l’autre afin d’échapper au mauvais objet et de rejoindre le bon ; mais finalement rattrapé par son mauvais objet, le sujet est ramené de forces à son environnement détesté.

Pathologie des relations d’objets internalisés :
Elle découle des mécanismes de défense, d’autant plus que la persistance du clivage au-delà de la période normale (phase schizoparanoïde), rend difficile la mise en place harmonieuse des instances psychiques. Chez le patient limite, la différenciation entre les images de soi et d’objet a atteint un niveau suffisant, à l’opposé du patient psychotique. Cela permet une différenciation entre représentations de soi et d’objet, et donc une distinction entre le soi et le non-soi. Dans les domaines touchés par les mécanismes d’identification projective, cette frontière s’estompe voire disparaît. Lorsque cela survient dans le domaine de la thérapie, une psychose de transfert se développe, à la place d’une névrose de transfert.
La présence d’objets totalement bons et totalement mauvais qui ne peuvent être intégrés, gêne gravement l’intégration du surmoi ; les précurseurs sadiques du surmoi sont intolérables et sont rapidement projetés sous forme de mauvais objets externes. Les images d’objets hyper idéalisés et les images de soi totalement bonnes, ne peuvent créer que des idéaux fantasmatiques de pouvoir, de grandeur, de perfection et non des exigences ou des buts plus réalistes qu’entraînerait l’intégration du surmoi. Donc chez ces patients les éléments d’idéal du moi entravent l’intégration du surmoi, et empêchent donc l’accès à la culpabilité.
Par ailleurs, le mécanisme de projection empêche un travail d’élaboration fantasmatique. L’échec de l’utilisation des symboles ôte au patient limite l’équipement mental qui permet la réparation. Il est donc incapable d’utiliser la douleur du deuil pour mobiliser des pulsions réparatrices parce qu’il ne peut concevoir une réparation symbolique. Seule une reconstruction magique et omnipotente peut rendre à l’objet sa perfection initiale. L’objet n’est pas investi dans sa valeur intrinsèque, mais comme protecteur, ce qui confère un côté artificiel, dit en faux-self, de la relation.

1.3.4. Les mécanismes de défenses :

Le refoulement :
Agissant mais peu opérant, le refoulement n’a qu’une action mineure qui marque peu les barrières. En effet, les limites entre le conscient et l’inconscient sont floues, de même que les limites entre le sujet et l’autre. Le refoulement chez les états-limites est de mauvaise qualité : les images sont crues.

Mécanismes de court-circuit psychique : exclusion somatique et expulsion par l’acte :
L’objectif est de passer précipitamment à l’action pour court-circuiter la réalité, les deux
extrêmes de la pulsion que sont “ le somatique et l’agir ” bornant le champ psychique inconscient et empêchant l’élaboration.
L’exclusion somatique d’une part, à ne pas confondre avec les symptômes conversionnels, induit une régression qui dissocie le conflit de la sphère psychique en excluant ce dernier dans le soma. Il y a alors clivage entre les sensations corporelles et les affects. Alors que dans la conversion de l’hystérique, le conflit passe dans le corps et que les symptômes sont libidinalisés et investis ; dans l’exclusion somatique des états limites, on ne peut rien faire. En effet, c’est en quelque sorte forclos puisque les représentations
insupportables sont rejetées (et non refoulées) avant même d’être intégrées à l’inconscient du sujet. Ce mécanisme permet d’éviter la désintégration du Moi lors d’une rencontre destructrice pour lui-même et pour l’objet. L’exclusion somatique est donc une défense par la somatisation qui se fait aux antipodes de la conversion. Le résultat de l’exclusion somatique est la transformation de l’énergie libidinale en énergie neutralisée, purement somatique qui peut attaquer le corps, jusqu’à le faire mourir.
L’expulsion par l’acte, d’autre part, est selon Green, la contrepartie externe de l’exclusion somatique. Ce mécanisme de défense a la même valeur évacuatrice de la réalité psychique ; il a une visée expulsive. En effet, l’état limite agit de manière à vider la tension dont il est envahi sans la comprendre et avancer : le plus souvent, les actes soulagent la psychée d’une quantité intolérable de stimuli. Tout le fonctionnement psychique est imprégné par le modèle de l’acte, qui permet de réduire ces quantités importantes d’affects.

Le clivage :
Contrairement au refoulement de la névrose et du clivage de la psychose, le clivage chez les états limites se développe en deux niveaux : le clivage de l’objet, du dedans et du dehors d’une part et le clivage de la sphère psychique d’autre part.
Le clivage de l’objet, du dedans et du dehors se manifeste par la vision d’un monde divisé en bon et mauvais objet sans demi-mesure. Le passage de l’un à l’autre est sans coexistence, l’objet est soit tout bon, soit tout mauvais. Le clivage du dedans et du dehors permet de réagir et de se défendre de l’angoisse de séparation (perte) et/ou d’intrusion crée par l’objet soit tout bon, soit tout mauvais.
Quant au clivage du Moi, il opère à l’intérieur de la sphère psychique du sujet limite et est conséquent du clivage de l’objet dans la mesure où le Moi est essentiellement constitué par l’introjection des objets (théorie kleinienne). Il en résulte une coexistence de contraintes des contraires qui se posent comme inconciliables.
Par ce clivage du Moi, s’est développé un double secteur de la partie psychotique et névrotique de la personnalité du sujet limite : le secteur adaptatif d’une part, constitué par le principe de réalité et de libido sexuelle permet au sujet de s’adapter bien voir trop aux choses réelles ; puis le secteur anaclitique d’autre part, constitué par le principe de plaisir et de libido agressive fait que le sujet a besoin de s’appuyer sur des objets réels et idéalisés, ce qui instaure une grande dépendance.
Ces clivages multiples : clivage de l’objet, qui en permet le contrôle, clivage du sujet, clivage psyché-soma de l’exclusion somatique, clivage entre la pensée et l’acte, clivage féminin/masculin, centralement un clivage de la sphère psychique, clivage du Moi, ont des effets multiples :
· Les clivages servent à maintenir la réalité psychique où le sujet va garder une zone secrète, zone où il n’y a pas de contact possible, où il ne risque pas d’être pénétré.
· Le clivage permet au sujet de se protéger des attaques des processus de liaison de la pensée.
· Le clivage permet de bien séparer les mauvaises parties des bonnes (M. Klein).

Le déni :
Il entretient le clivage. En effet, le patient peut avoir conscience du caractère opposé de ses sentiments ou pensées en deux moments différents à l’égard d’une personne, mais cela n’influence pas la nature de ses sentiments actuels. Il ne peut établir de lien affectif entre ces deux états.

L’identification projective :
La première étape est la projection, le self du sujet est projeté dans un objet. Ce mécanisme de défense lutte contre l’agressivité primitive et l’angoisse ainsi suscitée. L’identification projective témoigne d’une position narcissique omnipotente et contribue à constituer chez le sujet limite une séparation entre le monde intérieur et celui de l’extérieur. Elle est une conséquence du clivage.
Selon Bion, l’identification projective consiste à ce que les parties évacuées par le Moi transportent avec elles les mauvais objets et les mauvaises parties du Moi qui sont projetés dans les objets externes perçus comme réels. Ces derniers, investis et contrôlés par les mauvais objets du Moi, reviennent vers celui-ci pour s’y introduire de force : la conséquence de ce retournement est la lutte du sujet contre leur intrusion et le désir de leur opposer une résistance active. Bion parle également de l'identification projective chez le nourrisson. Chez ce dernier elle est normal, en effet, pour le nourrisson l'identification projective lui permet de projeter les éléments (c'est-à-dire des excitations souvent négatives dépourvues de sens) dans sa mère qui va lui renvoyer après les avoir débarrassés de la charge émotionnelle, ce qui permettra à l'enfant de
s'identifier à cette réaction permettant de faire diminuer l'angoisse. Grâce à la préoccupation primaire maternelle (Winnicott) la mère arrive à ressentir les sensations de son enfant et à lui répondre, elle remplace le Moi de l'enfant pas encore formé. Par contre, lorsque l'adulte utilise l'identification projective, les objets sur lesquels il projette, ne peuvent pas forcément remplacer le Moi de l'individu, rendant ce mode de défense problématique voir pathologique.
L’identification projective, formalisée par Mélanie Klein, est une défense très fréquente. Le bébé projette le mauvais et introjecte le bon puis il s’identifie projectivement : il est dans l’introjection projective puis il passe à l’identification. L’identification projective est le résultat de la projection de parties du self dans un objet - il en résulte que l’objet est perçu de telle façon qu’il a acquis des caractéristiques des parties projetées du self. Mais il peut aussi en résulter que le self devient identifié avec l’objet de sa projection (Hanna Segal).
Green cite Herbert Rosenfeld sur l’identification projective dans le transfert, utilisée:
· À des fins de communication d’un vécu préverbal,
· Comme déni de la réalité psychique par évacuation des mauvaises parties du Moi.
· Pour contrôler le corps de l’objet transférentiel.
Elle conduit souvent à l’établissement d’une relation parasitaire, l’analyste devant se substituer au Moi du patient. L’analyse comme moi prothèse, servant à soutenir le Moi défaillant, souffrant, haineux du patient.
Elle contribue à constituer chez le sujet une séparation absolue entre le monde intérieur et le monde extérieur. Le sujet limite a un problème pour savoir où est son intérieur et son extérieur et l’identification projective permet au Moi provisoire de savoir le dedans et le dehors. Par la projection externe sur un objet, se constitue la division entre un dedans, le Moi, et un dehors, l’objet. Nous nous trouvons ici devant les deux acceptions de “ identifié ” au sens où un objet est identifié par la projection et où celle-ci entraîne une identification avec lui comme si le vide créé par l’expulsion devait se remplir par le retour de la projection.

Autres mécanismes de défenses:
Il est possible de trouver les défenses suivantes : le désinvestissement, l’idéalisation primitive, sur l’objet et sur lui-même, la projection forclose, le repli sur la pensée.
Le désinvestissement:
Il s’agit d’une dépression primaire puisqu’il y a désinvestissement radical du sujet qui cherche à obtenir un état de vide et d’aspiration au non-être. Il y a cliniquement chez ces patients une impossibilité de représenter, un affaiblissement de l’investissement du psychisme, une impression d’avoir la tête vide et une incapacité de penser. Cette dépression peut amener à un réinvestissement par les pulsions (notamment destructrices) qui induit un clivage renforcé et/ou des sentiments de non existence et d’irréalité du Moi. Par exemple, le deuil est un travail de désinvestissement pour réinvestir ailleurs. Le patient tente de lâcher tous ses investissements pour être vide intérieurement. L’alternative semble être de délirer ou mourir, être vide. Le vide de tension est préférable à la surtension du délire. Le sujet, envahit par les angoisses de séparation et/ou les angoisses d’intrusion, choisit de mourir à petit feu.
L’idéalisation primitive:
Ce mécanisme porte autant sur l’objet que sur le sujet lui-même. L’objet comporte toutes les qualités positives, tous les mérites. S’il y a apparition du moindre défaut, cela peut entraîner un renforcement du processus d’idéalisation ou au contraire de renversement complet. L’idéalisation de soi-même est sous tendue par une exclusion de la mauvaise partie du Moi. Il peut, là aussi, y avoir un revirement brutal.
La projection forclose:
L’identification projective se situe entre l’excorporation et la projection. L’excorporation est une projection primaire et ne projette dans aucun endroit précis. L’identification projective s’installe dans le corps de l’objet, se laissant pénétrer plus ou moins facilement par les parties projetées. Un affect de morcellement est alors ressenti par le Moi. Cela a pour conséquence un surcroît d’énergie destructrice à cause de l’existence de la désintrication pulsionnelle. Le besoin de projeter va donc augmenter.
L’omnipotence et la dévalorisation:
L’idéalisation de l’objet et l’identification à cet objet ont pour conséquence de renforcer le sentiment d’omnipotence du soi et de l’objet, qui jouent le rôle de protecteur face aux mauvais objets. Si l’omnipotence se situe du côté de l’objet, le patient se soumet à un objet tout-puissant et idéalisé dont il attend d’être protégé. Si l’omnipotence se situe du côté du soi, c’est l’hypertrophie narcissique du patient qui le protège. La fragilité de ce mécanisme entraîne un risque de brusque revirement, avec une dévalorisation
brutale de l’objet ou du soi, qui engendre un effondrement narcissique avec un risque suicidaire majeur.
Le narcissisme :
Des failles narcissiques apparaissent très tôt dans la vie du sujet limite, en raison de l’incapacité de la mère à investir l’enfant comme objet réel, distinct d’elle-même. L’absence d’amour de soi fait défaut dès ces premiers moments et est la conséquence du défaut d’intériorisation des bons objets, qui normalement devraient apporter à l’enfant les marques d’amour et de réassurances ; et qui, dans la réalité, compensent les déceptions inévitables.
Les conséquences de ces fragilités sont marquées par un déficit d’accès à une identité propre, un sentiment d’espace psychique vide, un déni de toute blessure et/ou une incapacité à l’autosuffisance. Des défenses maniaques peuvent amener aussi le sujet à une maîtrise active et à une manipulation des objets. Il ne faut
donc pas négliger chez les états limites, la place du Moi Idéal et de l’Idéal du Moi :
· le Moi Idéal est l’idéal premier de toute puissance et sert de support à toute identification héroïque. Chez les états limites, il reste de manière durable au service de la toute puissance infantile et il ne tolère aucune défaillance.
· Contrairement, les Idéaux du Moi représentent des constructions plus tardives, constituées par une élaboration fantasmatique personnelle et des modèles de plus en plus différents des images parentales. Ils permettent alors une phase transitionnelle. Cependant, chez les états limites, à cause de contraintes imposées par le Moi Idéal, les Idéaux du Moi ne peuvent atteindre cette émancipation ou cette fonction de transitionnalité. Le pont entre le principe de plaisir et de réalité ne peut se poser.
Le processus d’idéalisation est très présent ici, voir même impérieux puisque les parents ont été et restent défaillants. Alors une relation de double se constitue entre le sujet et l’objet : l’enfant se fige dans une position narcissique et ses liens lui apportent un reflet narcissique instantané, conforme à sa demande puisque sa demande est idéalement servie dans l’immédiat. De ce fait, il ne tolère ni l’absence ni la temporisation.

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