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Folie Privée de Green par Sandrine Mundweiler

LA FOLIE PRIVEE

 

 

André Green

 

 

 

Freud a conçu la psychanalyse sur le modèle de la névrose. Mais avec l’apparition de la réaction thérapeutique négative, due à la pulsion de mort et à la compulsion de répétition et aussi l’apparition de cas dit »difficiles », il a fallu revoir les données de la psychanalyse et notamment la question du cadre.

 

La catégorie des cas limites représente des structures stables, la décompensation psychotique étant plutôt rare. Le cas limite est un carrefour entre névrose – psychose – perversion – dépression, moins structuré que ces dernières.

 

La deuxième moitié de l’œuvre de Freud fournit des clés de compréhension de ces structures. Notamment, il a découvert que le MOI n’était pas un allié dans la cure, qu’ il n’est pas fiable pour analyser l’inconscient car il est lui-même en grande partie inconscient, il a des résistances et des mécanismes de défense dont il est inconscient, c’est un inconscient non refoulé. De plus, le MOI présente des distorsions qui l’empêchent d’intégrer la réalité. Exemple : la culpabilité et son besoin de punition ,la pulsion de mort avec ses dérivés d’agressivité et de destruction, la recherche du déplaisir à la place du plaisir ou bien l’évitement du déplaisir, qui aboutit à l’évitement du plaisir.

 

Les cas limites sont des patients qui disent OUI au déplaisir , NON au plaisir, qui ont des tendances destructrices refoulées et pour lesquels seul est réel ce qui fait souffrir par son absence, seul est réel l’objet qui déçoit ou amène du déplaisir. Ce sont des sujets qui ont vécu une blessure narcissique profonde et qui ont à la fois un désir inextinguible de vengeance et un souci de protéger l’objet des désirs hostiles contre lui, ceci aboutissant à la haine de soi. Ils ne distinguent plus entre le mal qu’ils veulent se faire de façon inconsciente et le mal qu’ils veulent faire à l’objet haï, car il est insatisfaisant ou absent quand ils en ont eu besoin ou bien ayant eu d’autres sources de plaisir qu’eux-mêmes , ce qui procure de la jalousie inconsciente. P.56/57

 

Ce type de patient va rentrer dans une logique du désespoir, qui a pour but de prouver que l’objet est mauvais, en faisant tout pour se faire rejeter des autres. Il cherche à prouver qu’il n’est pas aimable et que l’amour des autres cachent leur haine. L’amour est toujours incertain, la haine toujours sûre. Le conflit haine-amour est dominant. Ainsi crée-t-il des relations sado-masochistes. Le paradoxe est que leur sentiment de plus être passe par l’amoindrissement de leur bien être, ce qui en fin de compte est une accusation implicite à l’égard de ceux qui les ont mis au monde puisqu’ils n’ont pas demandé à naitre.

Par cette attitude, le patient cherche à créer aussi du désespoir chez l’analyste.

 

L’analyste peut aider le patient dans sa logique du désespoir, non pas en le rassurant, consolant mais en résistant à ce désespoir par le fait de continuer à analyser et en l’amenant non pas à pardonner mais à reconnaitre que cette haine de lui-même est un sacrifice et que la haine de l’objet est un amour sans pitié.

 

Cette ambivalence haine-amour s’accompagne d’une intolérance extrême à l’ambivalence puisqu’il y a déni de sa culpabilité. En outre, il idéalise son image (en positif ou en négatif) en symétrie avec celle de l’objet idéal qu’il cherche en vain sur cette terre. p.58/59

La fixation sur la haine est plus tenace que celle sur l’amour , d’où les réactions thérapeutiques négatives.

Chez le « cas limite », c’est l’objet qui est en cause et non pas l’interdit, comme dans la névrose. L’amour pour lui est impossible car il ne peut se sentir aimé ou aimer l’objet . Il s’agit d’un objet interne narcissique, dont le sujet est très dépendant en raison de son narcissisme blessé. De plus, il ne lui est pas possible de renoncer à l’objet car il revendique la réparation du préjudice de cet amour manquant auquel il a droit. Or, renoncer à l’objet ou en trouver un autre reviendrait à l’anéantir. Du coup, il y aurait culpabilité à le haïr et à en aimer un autre. Ainsi mieux vaut avoir un mauvais objet interne que risquer de le perdre à jamais. p.60

 

Le MOI est clivé, à double face, pouvant faire coexister le monde de la réalité et le monde des pulsions. C’est un MOI qui refuse de juger et de choisir entre les deux. Il dit oui et non à la fois. Ce clivage est inconscient. Le Moi est aveugle à son double fonctionnement. Pas de communication entre les parties clivées. Le refoulement est tout autre , car c’est le résultat d’un choix qui décide que la réalité doit prendre le dessus par rapport à la pulsion. P.63

Ce sont les processus tertiaires de l’analyste qui doivent être mis à la disposition du sujet afin de trouver un compromis entre les processus primaires des pulsions et les processus secondaires liés à la réalité.

 

Le patient « cas limite » révèle cette folie privée, folie essentielle du MOI, qui tient un double langage et ne peut raisonner ses pulsions en fonction de la réalité. Cette folie privée, qui est le noyau psychotique ne se révèle que dans l’intimité d’une relation transférentielle. Au dehors, le patient est à peu près comme les autres, en mesure d’assumer ses tâches et responsabilités.

Le « cas limite » vit une double menace d’abandon ou d’intrusion, ce qui implique dans le travail thérapeutique de trouver la distance psychique adéquate.

Il vit plusieurs contradictions à savoir :

  • Il ne désire que ce qu’il a peur de perdre et rejette ce qui est en sa possession par crainte d’être envahi

Pourquoi ce dilemme ?

  • Il craint d’être envahi par l’objet tout en désirant secrètement être envahi par lui, afin de retrouver l’état de passivation du bébé dans le ventre.

  • Il craint l’abandon ou la perte de l’objet, ce qui cache le désir d’abandonner l’objet pour se réfugier dans une autosuffisance mythique qui éviterait de dépendre des aléas de l’autre.

 

L’analyste proposera une autre version plus raisonnable de ce roman passionnel et fou, version à laquelle le patient pourra adhérer. C’est une nouvelle vérité partagée, reconnue, acceptée par le patient, car il aura été accueilli, compris, accepté par l’analyste dans sa version mythique personnelle.

Les cas difficiles mettent l’analyste à l’épreuve et sollicitent son contre transfert, exigeant de lui une contribution personnelle plus lourde.

L’état limite est une catégorie aux multiples aspects, à la limite de l’analysable car il présente un manque de structuration, une absence de névrose infantile caractérisée, un polymorphisme de la névrose adulte et un flou de la névrose de transfert.

Dans la névrose, la technique d’analyse est déductive. Dans les « cas limites », elle est inductive, à savoir que c’est l’analyste qui forme du sens et des liens que le patient n’arrive pas à faire. C’est une technique aléatoire.

Dans les « cas limites » on trouve : p.87

  • Des expériences de fusion primaire avec indistinction sujet-objet et brouillage des limites du MOI.

  • Un mode de symbolisation pris dans l’organisation duelle.

  • La nécessité de l’intégration structurante de l’analyste.

 

4 mécanismes de défenses sont observables : p.88

  • L’exclusion somatique ou somatisation.

  • L’expulsion par l’acte ou acting out

Ces deux mécanismes sont un court-circuitage psychique, une perte de contact avec la réalité psychique, à valeur évacuatrice, à effet de cécité psychique.

  • Le clivage qui équivaut à délirer

  • Le désinvestissement, sorte de dépression primaire qui cherche à obtenir un état de vide, de non être, de néant. Ce qui équivaut à mourir. L’analyste se sent alors vidé de sa substance ou mis en dehors de l’espace.

 

Si dans la névrose, l’angoisse de castration en lien avec l’interdit et le conflit MOI - SURMOI agit sur le désir, dans le « cas limite », l’angoisse de séparation – intrusion agit sur la pensée aboutissant à la psychose blanche , caractérisée par le blanc de la pensée, une inhibition des fonctions de représentation .p.89 Dans l’alternance de l’activité de liaison et de déliaison en fonction du bon ou du mauvais objet qui caractérise le fonctionnement psychique de ces patients, l’analyste se sent soit surestimé et investi, soit sous-estimé et désinvesti. Il en est de même du processus thérapeutique.

 

La psychose blanche est un noyau psychotique qui contient la folie privée mais sans psychose apparente. Les relations ne sont pas duelles mais bitriangulaires entre l’enfant, la mère et le père, selon 2 critères : bon-mauvais, présent mais intrusif-absent ou perdu. Le sujet est en relation avec ses deux parents selon le mode amour-haine ou bien délire-dépression.

Que l’objet soit vécu comme envahissant, intrusant ou comme inexistant, l’absence est impossible à constituer, ce qui altère la pensée, car la pensée ne peut se former qu’à partir de l’absence de l’objet.

L’objet intrusif, toujours présent, mobilise de la part du sujet un contre investissement permanent, car cette intrusion épuise les ressources du MOI et force le MOI à s’en débarrasser par la projection expulsive. N’étant jamais absent, il ne peut être pensé. L’objet inaccessible qui représente le bon objet ne peut jamais être amené dans l’espace personnel, en tout cas pas de façon durable, ni même imaginé ou métaphorisé. Si le bon objet pouvait entrer dans l’espace personnel, le mauvais l’en chasserait bien vite. Et si le mauvais objet cédait sa place, l’espace psychique serait dépeuplé car le bon objet idéalisé est tellement mis hors de portée qu’il ne peut remplir suffisamment l’espace.

Le paradoxe est le suivant : l’idéalisation divinisante d’un bon objet inaccessible camouffle un ressentiment méconnu, en même temps que la persécution diabolique par un mauvais objet occulte l’attachement méconnu que crée ce harcèlement. Ceci n’aboutit ni à une psychose manifeste, où les projections se déploieraient largement, ni à une dépression franche, où le travail de deuil pourrait se faire. Par contre cela aboutit à une psychose blanche, sorte de paralysie de la pensée qui se manifeste par une hypochondrie négative du corps et surtout de la tête : sensation de tête vide, trou dans l’activité mentale, difficulté de concentration, de mémoire etc.

La lutte contre ses impressions pourra plus tard entraîner une activité artificielle de pensée comme les ruminations, les pensées compulsives de nature pseudo-obsessionnelle, les divagations sub-délirantes.Ce n’est pas du refoulement de désirs comme chez le névrosé, mais des fantasmes situés après le vide, comme forme de réinvestissement.

C’est dans cet espace vide que se ruent les pulsions brutes ou à peine élaborées.

L’analyste devra répondre au vide par un effort intense de pensées, pour essayer de penser ce que le patient ne peut penser. Cet effort d’activité créatrice, de représentation fantasmatique vise à ne pas se laisser gagner par cette mort psychique. Devant les formes délirantes de projection du patient, il éprouvera de la confusion, voire de la sidération. En somme, le vide appelle l’afflux du plein et le trop plein suscite l’évidement. Trouver l’équilibre dans l’échange thérapeutique est difficile, car si l’analyste interprète trop, il remplit le vide au risque de re-susciter l’intrusion du mauvais objet, mais s’ il laisse le vide par son silence, il risque de répéter l’inaccessibilité du bon objet. L’analyste cherchera à offrir une élaboration qui vise à situer ce que le patient lui offre, ni dans le vide du « ça ne veut rien dire », ni dans le trop plein du « ça veut dire cela », mais dans un espace aéré, espace de la potentialité et de l’absence du « ça pourrait vouloir dire cela ». Il donne du contenant à ses contenus et l’inverse. Il ne fait pas que dévoiler un sens caché, mais il forme le sens absent, en espérant qu’entre les deux, il y ait un sens potentiel.

L’absence est une situation intermédiaire entre la présence, qui va jusqu’à l’intrusion et la perte, qui va jusqu’à l’anéantissement. Par la verbalisation, l’analyste représente le tiers, il réintroduit la présence potentielle du père et fait sortir le patient de la relation en miroir, propre aux structures prépsychotiques et psychotiques, pour lesquelles l’analyste ne représente pas la mère, il est la mère. Le patient ne symbolise pas, il égalise.

Importance du travail en miroir.

La réponse du psychanalyste par le contre transfert est celle qui aurait dû avoir lieu de la part de l’objet. Il canalise la pulsion, qui doit dès lors être élaborée et verbalisée. Le patient état limite a du mal à élaborer car il confond les différents éléments de l’appareil psychique : un mot pour une chose, le rêve comme mécanisme d’évacuation et non pas d’élaboration d’un désir, les fantasmes pour les faits, des actes pour abolir la réalité.

Il se défend de l’angoisse primitive d’être persécuté et annihilé et de l’angoisse de vide. Pour lui, mieux vaut garder un mauvais objet interne que de tomber dans le vide, d’où les retours en arrière dans la cure, qui semblait progresser, avec recrudescence d’agressivité et effondrement périodique. Il détruit et fait réapparaître sans arrêt le mauvais objet connu dans la haine. Abandonner l’objet le ferrait tomber dans le néant de lui-même car il n’arrive pas à investir un espace personnel.

L’angoisse de vide aboutit à la tentation du vide qui est la pulsion de mort, la solution du désespoir en tant que renoncement à la satisfaction du besoin en s’imaginant que cela reviendrait à trouver le même état de quiétude que dans la satisfaction du besoin. Le vide comme repos mortifère vise à diminuer les excitations internes. L’aspiration au non-être exprime une autosuffisance idéale qui aboutit à l’anéantissement.

Il y aussi un désinvestissement du temps, des temps mort. Chez ses patients, il y a une zone de silence en eux qui est du vide. A trop interpréter, l’analyste empêcherait le patient d’investir positivement son vide, c’est-à-dire que le vide devienne synonyme d’absence ou d’espace potentiel mais pas de mort. De même l’analyste peut aider le patient à transformer son délire en jeu, à développer sa capacité à être seul dans une solitude peuplée par le jeu entre ses pulsions et la réalité afin de trouver un compromis entre les deux.

Le « cas limite » est plus un no man’s land qu’une frontière. Il est ordonné par l’action de la pulsion et ses actions ont pour but de diminuer les tensions de déplaisir. Le clivage radical qu’il opère entre le bon, le mauvais, le plaisir, le déplaisir, le soi, l’objet, le dehors, le dedans, le soma, la psyché, le fantasme, la réalité rend impossible la représentation, ce qui aboutit à la paralysie du MOI dans sa capacité de jugement et de choix. Ce clivage est relié à la pulsion de mort qui désunit, sépare, détruit. Le clivage s’accompagne de confusion. Le soma clivé fait intrusion dans le psychisme sous forme de symptômes psychosomatiques ou d’hypocondrie. L’agressivité est neutralisée par ces symptômes. La mise en acte, comme la symptômatisation somatique, est une action expulsive, sans sens apparent, dont le but est de décharger des tensions internes. Le retour brutal des éléments clivés entraîne un sentiment de grave menace, de détresse, d’annihilation, de crainte sans nom, de désintégration ou de supplices. Quand la menace est extrême, elle amène le blanc.

Les frontières du MOI sont précaires, l’expansion-rétraction est une manière de réagir à l’angoisse de séparation ou perte et d’intrusion ou implosion et non pas en fonction de la situation. Le MOI est sans cohésion ni cohérence, structuré de noyaux isolés les uns des autres. Ceci se manifeste chez le patient par du désintérêt ou du détachement, par un manque de vitalité, une difficulté à se sentir exister et d’être présent à autrui, l’impression d’être futile et de la futilité de toute chose, qui hôte toute valeur à la vie. Le vide fondamental qui habite le sujet est facilement ressenti par l’observateur. Le désinvestissement radical ou dépression primaire comme mécanisme de défense du MOI empêche par la suite de vivre la position dépressive normale par peur de retomber dans la dépression primaire, de ce fait ces patients là recherchent de façon précipitée ou prématurée de nouvelles relations.

L’intolérance au sentiment de culpabilité et au travail de deuil se met en acte par des comportements psychopathiques, des perversions, la toxicomanie, l’alcoolisme, etc. et aussi par un désespoir sans fond, que sont les larmes intarissables.

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